Ecouter la 1ère partie de la conférence (23'30)

Ecouter la 2ème partie de la conférence (19'30) :


Pourquoi la question de l’avenir de nos proches malades psychiques et de leur entourage est-elle si difficile pour nous ?
Pourquoi celle-ci devient-elle cruciale, parfois obsédante, angoissante, lorsque nous pensons au moment – plus ou moins lointain - où notre vie s’achèvera et où nous les laisserons derrière nous ?
Enfin, en quoi penser l’avenir de nos proches, le prévoir, le préparer, l’organiser, nous invite à nous placer sur un chemin d’espérance. Que mettons-nous sous ce terme espérance ? Où allons-nous la chercher cette espérance ? Comment la nourrissons-nous de telle sorte qu’elle reste vivante et efficace ?

A partir du titre donné à cette intervention, voici les trois questions pour lesquelles je vais vous proposer quelques éléments de réponse. Ces éléments sont bien sûr à discuter, à réfléchir, à méditer, voire à compléter et c’est ce que vous pourrez faire en groupes de partage.

Ces éléments, je les ai recueillis pour partie dans ma vie familiale touchée par la maladie psychique mais également beaucoup au travers de ma vie professionnelle. En effet dans le cadre de mon métier de journaliste et de communicante sur les sujets de famille, d’éducation  et de société, je fais de nombreuses rencontres, j’observe, je me renseigne et m’informe moi-même pour mieux informer le public. Exerçant mon métier dans un journal qui se réfère et défend les valeurs chrétiennes, la cause de nos proches malades psychiques, trop souvent ignorés et pourtant si souffrants, trouve naturellement sa place.

 

Pourquoi la question de l’avenir de nos proches malades psychiques et leur entourage est-elle si importante et si difficile pour nous ?

Bien sûr, la question de l’avenir et du devenir est importante pour l’ensemble de ceux que nous aimons, malades ou non. Dès que nous aimons quelqu’un, nous nous intéressons à ce qu’il peut devenir, à ce qui gène son épanouissement, à ce qui peut le favoriser. Nous nous interrogeons sur ses conditions de vie, voire de survie dans le cas où la précarité matérielle, professionnelle s’impose. Nous nous interrogeons sur ses capacités à construire son bonheur, à donner du sens à son existence, à prendre une place reconnue et appréciée et si possible utile dans la société, à établir des relations fraternelles avec les autres. C’est notre souci de l’autre, nous l’avons pour nos proches pour nos conjoints si nous sommes mariés, pour nos frères dans nos communautés, pour nos enfants…

N’est-ce pas d’ailleurs, dans l’expérience de la  foi chrétienne, le seul souci de Dieu vis-à-vis des hommes et des femmes qu’il aime ? Ceux-là ou plus exactement celui-ci, celle-là en particulier qui porte tel nom, dont je connais le nombre de ses cheveux, que j’ai créé(e) à mon image et à ma ressemblance, donc fait(e) pour aimer et être aimé(e), que va-t-il, que va-t-elle devenir, que va-t-il, que va-t-elle faire de sa vie ?
Va-t-il (elle) emprunter les voies qui conduisent à la Joie de l’amour partagé ou se fourvoyer dans les voies du malheur ? Comment l’aider, le guider, le protéger ? Tel est le souci de Dieu, du moins c’est ce que les chrétiens croient. 
Bref, dès lors que nous aimons notre conjoint, notre enfant, notre frère, notre sœur, notre ami … nous nous préoccupons de son avenir et surtout de son devenir. Et si nous pouvons contribuer à rendre cet avenir et ce devenir heureux, nous le faisons.

Alors bien évidemment, lorsque celui que nous aimons est malade, handicapé, fragilisé, le souci augmente. Je pense à toutes les personnes fragilisées par la maladie ou le handicap, autres que les proches qui nous réunissent aujourd’hui. Ainsi, je lis depuis son origine une revue chrétienne que beaucoup connaissent, « Ombres et Lumière », qui s’adresse aux parents et amis de personnes handicapées : eh bien, depuis 20 ans, chaque année le sujet de l’avenir de ces personnes fragilisées revient une ou deux fois, sous une forme ou une autre.

Il s’agit dans tous les cas de s’assurer que les personnes malades ou handicapées ont et auront toujours - même et surtout quand nous ne serons plus là pour veiller sur eux- un lieu de vie adapté à leurs besoins, qu’ils auront de quoi subsister, qu’ils seront entourés d’affection et respectés, qu’ils pourront se sentir utiles aux autres… , qu’ils seront en mesure de continuer leur chemin d’humanité en étant aimés et en aimant à leur tour.

Plus ardu au départ à penser, à prévoir, à organiser, le chemin d’avenir de ces personnes malades et/ou handicapées est malgré tout assez bien balisé dans nos sociétés développées. Il y a des lois, des structures, des allocations, des subventions qui tendent à compenser les difficultés de leur situation. Il y a une tolérance qui progresse dans de nombreux lieux, une meilleure connaissance des symptômes, des soins et des thérapies. Les statistiques montrent d’ailleurs que parmi les personnes âgées « abandonnées », celles qui souffrent d’une maladie ou d’un handicap qui date d’avant la vieillesse sont très minoritaires. Comme si la maladie et le handicap permettaient aussi que les mailles du filet d’amitié qui se tisse autour de chaque être humain se resserrent davantage. Nous pouvons dire que les préoccupations quant à l’avenir de la personne malade ou handicapée sont, pour beaucoup, acceptables et supportables. Tout compte fait, celui-ci, handicapé ou malade, s’avère parfois plus heureux que celui d’autres de nos proches en bonne santé physique ou mentale mais à qui il manque l’amour. Nous en avons l’expérience, nous avons des témoins aujourd’hui.

Mais venons-en à ceux qui nous réunissent une nouvelle fois dans l’entraide et l’amitié, à ceux qui sont touchés par ce mal psychotique qui touche leur psychisme - et d’une certaine manière leur corps- dans ce qu’il permet de plus précieux à l’être humain, à savoir dans sa capacité à se sentir, à se vouloir vivant parmi les vivants, aimé et aimant. Eh bien, vous le savez d’expérience, tout ce que je viens d’évoquer quant au souci de l’avenir et du devenir de nos proches en bonne santé, malades ou handicapés, ne peut être comparé à celui qui nous tient les tripes dans le cas de ces souffrants de l’esprit.
Pourquoi ce qui est possible de penser, d’imaginer, d’organiser pour les uns devient à nos yeux et à nos cœurs parfois impossible pour nos proches malades psychiques ?
Beaucoup d’éléments entrent en ligne de compte dont certains qui tiennent à la nature même des maladies psychiques et d’autres qui ont à voir avec le fonctionnement de notre société, les mentalités, les valeurs qui  y sont privilégiées, celles qui sont peut-être un peu trop oubliées. .

Un point commun à toutes les pathologies psychiques est le caractère imprévisible de leur évolution. Certes, nous pouvons, en particulier lorsque nous vivons avec nos proches malades, sentir un état de « crise » qui va arriver, nous savons dans certains cas que la suspension d’un traitement annonce un déséquilibre, une décompensation. Plus subtil encore, nous apprenons à mesurer les risques attachés aux émotions positives ou négatives selon le degré ou la soudaineté de celles-ci … Ce qui est gagné un jour, peut être perdu le lendemain. Nous pensons à l’avenir mais nous-mêmes ou ceux qui vivent avec nos proches malades sont occupés, avec plus ou moins de compétence, d’humanité, à rendre ce présent souvent chaotique, presque toujours douloureux, le plus supportable, le plus humain possible pour le malade et pour ses proches.  Quelque fois nous vivons des situations où nous sommes encore dans l’infrahumain. Nous ne parvenons pas encore à nous trouver sur ce terrain où l’humain se manifeste à travers l’échange, à travers la relation.

Une autre raison qui rend difficile notre réflexion et notre action quant à l’avenir de notre proche tient au fait que la personne concernée en premier, à savoir notre proche, est le plus souvent, du fait de ses troubles, incapable de participer à l’élaboration d’un projet quelconque. Il y a toujours quelque chose d’insupportable à penser l’avenir de l’autre, à élaborer des plans et à vouloir à sa place. Cette situation, commune à beaucoup d’entre nous, nous renvoie à des questions existentielles, dont il faut avouer que nous n’avons pas de réponses satisfaisantes. Des questions telles que : mon mari, mon frère, mon enfant, mon parent n’-a-t-il plus de liberté ni de responsabilité ? Mais alors, qu’est-ce donc qu’une intelligence, qu’est-ce qu’un cœur, que sont des talents qui ne peuvent s’exprimer dans la liberté et la responsabilité de celui qui les a reçus ? Qu’est-ce qu’une intelligence, un cœur, des talents qui ne peuvent s’inscrire dans un rapport à soi, à l’autre, au monde soutenu par un désir de vie, une volonté de progrès, de justice, d’amour, de service à promouvoir et à faire advenir ?
Enfin, nous pensons l’avenir de nos proches malades dans un contexte sociétal et là, il nous faut bien reconnaître que nous ne sommes pas aidés non plus ! Non pas seulement en termes de moyens matériels qui certes, manquent cruellement (structure, nombre de soignants, recherches, thérapies…) mais je pense davantage au regard que l’on porte sur nos proches, à l’impact des mentalités, de l’opinion « publique », des politiques engagées (sociales, familiales, de santé, de logement ….), je pense  aussi aux valeurs qui, dans notre société, sous-tendent la conception du vivre ensemble et le prix accordé à la vie humaine.

Tant que nos malades ne sont pas regardés par les citoyens, par les responsables politiques, comme des êtres humains à part entière, tant qu’ils ne reçoivent pas la protection, les soins et le soutien moral dont ils ont besoin pour occuper la place qui leur revient de droit dans la société aujourd’hui, nous ne trouverons pas l’aide dont nous avons besoin pour penser l’avenir de nos proches.

D’une manière générale, le chantier de la solidarité et de la fraternité est déjà bien en marche dans de nombreux domaines de la vie sociale et les progrès peuvent être pointés et reconnus comme autant de victoires remportées sur l’individualisme, l’égoïsme, l’indifférence à l’autre qui guettent l’humanité et chacun de nous depuis la nuit des temps (c’est le cas du racisme, par exemple). Mais nous savons aussi que ce chantier est à peine ouvert en ce qui concerne les personnes malades et handicapées psychiques, tant leurs difficultés sont complexes et méconnues et tant les peurs archaïques que leurs symptômes réveillent sont violentes. C’est sur ce chantier la qu’il faut travailler. Il faut travailler à la fois à lutter contre cette peur mais aussi à rendre moins complexe, à mieux faire connaitre les symptômes dont ils souffrent. C’est un immense chantier. Les médias sont vraiment un lieu pour cela.  Inviter nos concitoyens à ce chantier, s’engager nous-mêmes en politique ou dans la société civile, favoriser la communication médiatique sur ce que nos proches vivent, sur ce qui leur manque pour s’humaniser dans leur présent, c’est sans nul doute aussi permettre de mieux penser et préparer leur avenir et celui de ceux qui sont abandonnés à leur mal et à leur solitude, dans la rue ou derrière les barreaux. C’est une conviction qui m’est chevillée au corps.

 

Pourquoi l’interrogation sur l’avenir de nos proches devient-elle cruciale, parfois obsédante, angoissante lorsque nous pensons à « l’après-nous ? »

Je ne m’attarderai pas sur ce deuxième point, voulant privilégier le troisième point : l’espérance. Pour autant je voudrais aborder quelques aspects psychologiques propres à la situation qui nous concerne car ceux-ci ne sont pas indifférents à la question de l’espérance. Notre manière humaine de croire, d’espérer, de douter est-toujours intimement liée à ce que nous vivons, au « comment » nous le vivons ?

La foi chrétienne est une foi qui est incarnée, qui passe donc par nos vies et qui nait de nos vies. Elle n’est pas quelque chose de théorique qui prend la même forme pour tout le monde. La prière chrétienne qui se dit en je est le « Je crois en Dieu ». Toutes les autres se disent en nous. Notre foi est un itinéraire vraiment personnel qui s’ancre dans notre propre chemin. Par rapport à l’enseignement de l’Eglise,  ce qu’est la foi , ce qui peut se dire, se prêcher, se communiquer, l’expérience que nous vivons , une expérience très particulière, très difficile à communiquer mais qu’il faut apprendre à communiquer, cette expérience notamment que nous vivons dans la foi et dans l’espérance a beaucoup de choses à dire à ceux qui enseignent la foi dans l’Eglise. C’est un chemin vraiment très particulier.

Lorsque se pointe la fin de nos vies humaines, quitter, laisser ceux que nous aimons ne doit pas être très facile. Penser à cette réalité attachée à la condition humaine mortelle peut angoisser, même en dehors de toute préoccupation financière ou matérielle. La littérature, les accompagnateurs spirituels, les acteurs des soins palliatifs en sont des témoins privilégiés. Mais dans tous les cas, lorsque ceux qu’ils laissent tiennent debout, ont les moyens de puiser à la source qui fait vivre, c'est-à-dire à la source d’amour, lorsqu’ils se savent aimés (d’autres, de Dieu, de Dieu par les autres), lorsqu’ils ont la preuve qu’eux aussi aiment et font du bien aux autres, l’inquiétude de celui ou de celle qui s’apprête à les quitter s’apaise et se convertit en confiance.

Or, justement, nous le savons pour en être les témoins, les troubles psychiques ou/et les réponses  apportées à leur malheur par notre société, par les soignants, par nous-mêmes, peuvent empêcher nos proches d’accéder à cette source vitale. Comme  aussi « les autres » peuvent renoncer à les aimer par peur, lâcheté, indifférence, égoïsme ….  Cela, nous le savons, et de ce fait, lorsque la pensée d’avoir à les laisser, à les quitter surgit en nous, l’angoisse peut être très forte.

L’autre élément qui augmente notre inquiétude concerne l’avenir de ceux qui seront leurs proches après nous (frères et sœurs, petits enfants…). Nous avons tout fait en général pour les protéger en prenant sur nos épaules le maximum de la charge d’accompagnement, nous avons pu aussi prendre des dispositions financières, patrimoniales pour alléger le poids, mais n’empêche, « ce que nous assumons aujourd’hui, qui l’assumera après nous ? Qui portera le souci du bien-être de celui qui souffre tant ? ». Telles sont nos questions.  Peut-on demander à ceux qui n’ont pas les mêmes liens que les nôtres avec notre conjoint, notre enfant, notre sœur, notre frère de prendre le relais de notre action ? Ce que nous donnons à l’autre ne doit-il pas relever de la liberté et de la responsabilité de chacun ? A qui va-t-on demander ? Aux frères et sœurs ? Autant de questions difficiles à penser mais toujours, il me semble, à poser et à débattre avec les personnes concernées, voire avec notre proche malade. Tant de ressentis, de peurs, d’inquiétudes se refoulent au quotidien et doivent être mis en mots ! Parfois, une tierce personne : médiateur familial, notaire connaissant la maladie psychique, psychiatre, curateur …. peut faciliter de tels échanges. Cesser de penser ces questions seul avec soi-même pour les évoquer avec d’autres proches sera libérant. Se donner les mots pour évoquer ces questions : des énergies nouvelles souvent insoupçonnées par nous apparaîtront dans ces moments là.

Lorsque nous pensons à l’avenir et au devenir de notre proche après notre mort, notre angoisse est à la mesure de ces gestes, de ce temps donné, de cet investissement énorme qui est le nôtre vis-à-vis de lui. Elle est à la mesure de ce que certains d’entre nous pouvons éviter à nos proches et évitons à nos proches : la rue, la mort, la clochardisation, la douleur, la prison, la solitude, la maltraitance… Elle est à la mesure de ce que nous permettons de positif, d’amélioration, d’apaisement, même éphémère, grâce à la connaissance intime que nous avons de lui, de ses fragilités, de ses ressources, connaissance tellement difficile à partager. Combien d’entre nous avons la certitude de connaitre, grâce à notre amour pour lui, certains aspects de notre proche que pas même les soignants ne peuvent connaitre. C’est une épreuve quelque part.

Le lâcher-prise est à la mode et l’on a raison de vanter ses mérites ! Il n’est pas le même, n’a pas la même résonance, quand il s’agit d’abandonner une toute-puissance qui aliène l’autre et l’empêche de grandir et de s’épanouir que lorsqu’il s’agit d’abandonner ce qui jour après jour maintient notre proche en vie et lui apporte parfois quelques éclats de lumière. Et pourtant, la réalité est là : la mort est un lâcher prise.  Rien ne sert de dépenser son énergie à se voiler la face.
Enfin, la tristesse et l’angoisse qui nous tiennent alors parfois s’appuient souvent sur la question du sens de notre vie dont nous savons qu’elle ne va pas durer éternellement sur terre… Et nous butons sur la question vertigineuse du « A quoi bon « ? » lorsque nous regardons en arrière. Nous avons le réflexe malheureux (et un brin orgueilleux) d’évaluer notre vie passée et présente à la qualité de ses fruits que nous jugeons nous-mêmes.  Quand nous laissons un frère, un conjoint, un enfant en prise avec sa psychose, sans que l’on puisse dire qu’il est un peu plus heureux, un peu moins souffrant, plus stable, plus inséré … ou si peu, nous avons l’impression que notre vie qui approche de son terme, même si elle lui fut beaucoup donnée, n’a pas porté de fruits… Et ce constat peut en effet s’exprimer alors dans le « A quoi bon » de la désespérance et du doute.
Faut-il dès lors s’arrêter à ces états d’âme pour le moins ternes ? J’ose avec vous aujourd’hui répondre non, j’ose avec vous aujourd’hui affirmer que la porte de l’espérance reste ouverte à qui veut bien entrer dans son mystère.

Ce sera la dernière partie de cette intervention.

De l’inquiétude à l’espérance

L’espérance dont j’essaierai de définir les contours est sans doute le bien le plus précieux que nous désirons recevoir tout au long de la route de compagnonnage avec nos proches malades psychiques. Au départ, lorsque l’émergence de la maladie casse tout sur son passage, dans nos cœurs, dans la vie de nos familles, dans nos rapports avec les autres, dans nos liens et avec nous-mêmes. Ensuite, quand, jour après jour, les crises, les espoirs déçus, les récidives, l’absence de solutions, les émotions, les peurs, les dégâts collatéraux nous font déraper ou tomber dans les trous noirs du découragement, de la tristesse, de la colère ou de la révolte.

Qu’est-ce que cette espérance ? Des théologiens ici présents, des prêtres, des évêques, des Charles Péguy, et sans aucun doute certains d’entre vous en parleraient beaucoup mieux que moi, je le sais. Pour ma part, je me risque à balbutier devant vous en vous disant que l’espérance m’apparaît comme une sorte de «  foi en creux ».

Quand on chemine avec un proche malade psychique, les certitudes de la foi cèdent sous nos pas et bien souvent le chemin devient un champ de sable mouvant, prêt à nous happer et  à nous engloutir. Au fond de nos trous, seules résonnent des questions : Qui est Dieu ? Existe-t-il seulement ? Nous abandonne-t-il ? Comment croire en sa puissance d’amour quand celle-ci n’atteint pas notre proche, le laissant aux portes de l’humanité ? Où se manifeste-t-elle ? Les cris et les doutes de Job sont souvent  les nôtres. Après le séisme de l’émergence de la maladie psychique, certains d’entre nous ne retrouvent jamais la force de cette foi qui affirme avec joie : je crois en Dieu, en Jésus-Christ mort et ressuscité, en son Esprit, en son Eglise… Ceux-là, habités par le doute et endeuillés par la perte de leurs certitudes peuvent souffrir d’avoir à côtoyer ceux qui affirment insolemment leur foi tout en ignorant les tourments qui sont les leurs.  Je crois que cette situation spirituelle, cette posture spirituelle, je crois qu’il est important que l’Eglise dans sa parole publique la reconnaisse non pas comme quelque chose de moins bien qu’une posture plus certaine, plus affirmée dans la foi mais comme une posture qui a sa place et sa valeur...

Pourtant, j’ai la conviction que  ceux qui connaissent cette incertitude dans la foi peuvent être de merveilleux guides spirituels, de véritables prophètes pour les autres, des annonciateurs de la Bonne Nouvelle, des  éveilleurs de vérité. Je pense même que l’Eglise, en ses pasteurs et en ses enseignants, devrait s’appuyer davantage sur l’expérience spirituelle de ce peuple particulier tant ce qu’il est appelé à vivre interroge la foi chrétienne, en renouvelle son expression et sa pratique. C’est de l’inconfort du doute, de la blessure du manque de foi que naît le désir de Dieu, cette « foi en creux » que je nomme l’espérance chrétienne. L’espérance est ce qui reste quand la foi s’est épurée au feu de l’épreuve, quand elle s’est débarrassée de ses formules de prêt à penser, de prêt à croire, de ses déclarations aux accents idéologiques ou encore de ses dérives en tous genres… La confrontation à la maladie psychique est une épreuve du feu pour la foi mais elle nous place sur les chemins de l’Espérance.

Sans doute aurions-nous préféré, dans nos fantasmes, dans nos habitudes, rester dans nos certitudes, ces mêmes certitudes qui semblent habiter d’autres que nous croisons sur nos routes. Mais voilà, l’insensé incarné dans la vie de nos proches en a décidé autrement pour nous…  Accepter d’être avec eux sur ce chemin incertain, insensé, accepter de le suivre sans en voir le bout est sans doute la seule décision qui nous revient. Cette décision est notre « Je crois en Dieu ».

Espérer, c’est donc d’abord, accepter d’être là où, pour une grande part (notre chemin est riche d’autres choses !),  l’attachement à notre proche malade nous a placés. Accepter d’être là, consentir à être là sur ce chemin où rien n’est sûr, rien n’est maîtrisable ou si peu mais où le meilleur de ce qui nous fait vivre – l’amour-  le service – le don – la fraternité – les progrès - peut être encore, malgré toute l’horreur du mal en folie, considéré comme possible et désirable pour nous-mêmes et pour notre proche. Tel est le mouvement de l’âme qui se laisse porter par l’espérance.

Que ce meilleur désiré, espéré se reflète ou non dans le visage du Dieu de Jésus-Christ, est le mystère de chacun. D’ailleurs je ne sais pas si c’est très important, au regard de Dieu, qui connaît les secrets du cœur de chacun d’entre nous. Que ce meilleur désiré et espéré, trouve ou non les mots pour s’exprimer dans la prière, relève également de ce mystère qui lie Dieu et ses créatures.

L’espérance est la foi de celui qui ose continuer à marcher dans la nuit en désirant, en espérant la lumière.

Quand nous envisageons l’avenir et le devenir de nos proches malades psychiques, que faisons-nous si ce n’est marcher dans la nuit. L’espérance est alors notre seule lumière, sans elle,  nous ne pouvons continuer d’avancer.

 

Comment la trouver cette espérance ? Où la chercher ?

En fait, comme la foi, l’espérance nous est donnée par notre Père, par celui qui nous comble, qui nous donne chaque jour notre pain pour la route,  comme hier, il a donné la manne à son peuple qui marchait dans la nuit du désert. Notre seule faute, il me semble, est de ne pas toujours savoir la recevoir cette manne d’espérance, de ne pas toujours la laisser nous pénétrer et agir en nous, de nous accrocher à nos espoirs de certitude au demeurant bien naturels. Pourtant chaque fois que nous renonçons à l’impossible certitude nous déblayons le chemin d’espérance qui est le nôtre. Mais pour être en état de recevoir cette grâce et cette force que représente l’espérance, il nous faut apprendre à nous tenir dans la confiance. Plus facile à dire qu’à faire, j’en ai l’expérience. En réalité il s’agit là d’un véritable apprentissage qui demande du discernement. Nous savons d’expérience que la confiance aveugle mal placée (en matière de soins, de médicaments, de choix d’institution) peut conduire à des tragédies et nous savons combien notre vigilance est importante. La confiance dont je parle est celle qui s’adresse à celui en qui les chrétiens reconnaissent un Père aimant qui sait donner à chacun ce dont il a besoin. Mais quand nous sommes dans la nuit,  le reconnaitre est un peu difficile.

Nous qui sommes souvent dans le doute, nous avons besoin des autres pour parvenir à cette attitude de confiance. Nous avons besoin de témoins qui nous apportent, des signes, des preuves que cette confiance en la vie, en l’autre, en Dieu, en l’autre qui nous veut du bien,  est payante, qu’elle porte des fruits. Si nous n’avons pas ces preuves, si nous ne sommes pas aidés par ces preuves, comment pouvons-nous nous placer dans la confiance. Ces témoins existent, vous en êtes les uns pour les autres. Nous témoignons de cela en restant debout, en continuant à avancer, en trouvant des idées, en donnant des adresses. Nous sommes témoins les uns des autres.

Quels sont les fruits de la confiance qui balisent le chemin d’espérance ? Non point des théories, des idéologies, des constructions d’une pensée illusoire mais des actes : l’écoute, les gestes de soutien, de compréhension, de consolation, d’entraide que nous nous offrons les uns aux autres. Cet amour agi, nous apprend que Dieu entend nos prières, nos cris et qu’il nous donne sa lumière pour éclairer nos chemins.

 

Entretenir la flamme de l’Espérance

Entretenir la flamme de l’Espérance c’est donc nous porter les uns les autres par l’amitié et par la prière (c’est pas mal Relais Amitié Prière !), c’est tisser autour de notre proche un filet d’amitié pour aujourd’hui et pour demain.

Entretenir la flamme de l’Espérance, c’est aussi agir aujourd’hui pour que la souffrance de nos proches soit mieux connue, mieux comprise, mieux tolérée, mieux accompagnée, mieux soignée aujourd’hui et demain.

Entretenir la flamme de l’Espérance, c’est reconnaître dans nos vies toutes les grâces, toutes les joies qui nous sont données, parfois même sans que nous les ayons demandées.

Entretenir la flamme de l’Espérance, c’est nous ouvrir à l’Esprit qui croit en nous, par nous, que la vie, l’amour aura le dernier mot.

Notre chemin d’espérance est effectivement un chemin de nuit mais qui s’éclaire au fur et à mesure des rencontres, des expériences qui sont porteuses et signe d’Amour, de ces rencontres où se donne et se reçoit l’attention, la consolation, l’entraide, la prière, les bonnes adresses, la connaissance sur ce mal, sur les moyens de lutter contre, la compréhension, le soin. Ces lumières, pour moi, sont celles de la foi, cette foi qui nous est donnée parce que nous la cherchons, nous la désirons. En fait, je crois que  se faire proche d’un malade psychique, c’est marcher ensemble, dans l’amour des uns et des autres, sur le chemin d’espérance qui nous conduit tous à la joie de se savoir chacun, (nous, nos proches, les autres, tous les autres) aimé de Dieu.

C’est pourquoi, s’il est habituel de conjuguer « les vertus théologales » dans l’ordre suivant : foi, espérance et charité, pour ma part, depuis que la maladie psychique est entrée dans ma vie par l’intermédiaire de mon fils, un autre ordre s’impose : d’abord l’espérance qui me fait oser marcher dans la nuit, me conduit à la charité , à cet ensemble aidant, à cet ensemble aimant les uns les autres qui éclaire mon chemin et m’ouvre à  la foi que je désire et qui par instants ou plus durablement  m’est donnée en surcroît.

Agnès Auschitzka

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Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais Lumière Espérance. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.

Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.

Extrait de la Prière de Relais

Livre de Josué (1, 1.5b ; 6-9)

Après la mort de Moïse, serviteur de
Yahvé, Yahvé parla à Josué, fils de Nûn,
l’auxiliaire de Moïse, et lui dit (…):
« Je serai avec toi comme j’ai été avec
Moïse, je ne t’abandonnerai point ni ne
te délaisserai. (…)
Sois fort et tiens bon, car c’est toi
qui vas mettre ce peuple en possession
du pays que j’ai juré à ses pères de lui
donner.
Seulement, sois fort et tiens très
bon pour veiller à agir selon toute la
Loi
que mon serviteur Moïse t’a
prescrite.
Ne t’en écarte ni à droite ni à gauche,
afin de réussir dans toutes
tes démarches.
*Que le livre de cette Loi soit toujours sur
tes lèvres : médite le jour et nuit afin de
veiller à agir selon tout ce qui y est écrit.
C’est alors que tu seras heureux dans
tes entreprises et réussiras. Ne t'ai-je
pas donné cet ordre : sois fort et tiens
bon ! Sois sans crainte ni frayeur, car
Yahvé ton Dieu est avec toi dans toutes
tes démarches. »

 

« Ne nous lassons pas de faire le bien, en son temps viendra la récolte si nous ne nous relâchons pas »

de la lettre de Saint Paul aux Galates

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« Le mieux est de remettre toutes choses entre les mains du bon Dieu et d'attendre les événements dans le calme et l'abandon à sa volonté.

C'est ce que je vais m'efforcer de faire. »

de la Bse Zélie Martin (face à une appréhension)