Ayant travaillé en hôpital comme psychologue, je suis familier de la souffrance psychique. Je suis maintenant psychanalyste en libéral où les maladies mentales rencontrées sont généralement moins graves qu'en milieu hospitalier.

Je me suis orienté vers la psychologie pour des raisons personnelles : j'ai une soeur atteinte par une souffrance psychique lourde. Cela me permet de réduire la distance entre la perception du professionnel et ce que vivent les familles. Il s'agit d'épreuves de la vie qui changent l'identité, qui nous changent profondément.

Les professionnels aussi sont changés, même s' ils ont un devoir de se protéger, de ne pas se laisser envahir pour pouvoir fonctionner. Nous avons tous à nous situer par rapport à la santé mentale, à la maladie psychique. Et nous avons tous des limites qu'il est important de connaître et de respecter : savoir qui on peut aider, qui on doit adresser à un professionnel. Il est très important de connaître ses limites.

Le changement intérieur quand on vit près d'une personne malade psychique

Je crois que ceux qui n'ont pas rencontré de près un malade psychique grave ne se rendent pas compte que c'est la plus grande des pauvretés. Parmi les pauvretés du monde, la pauvreté de l'esprit est la plus terrible. Ce n'est pas seulement avoir des idées bizarres, mais c'est quand la personne, atteinte dans son esprit, parfois lucide, parfois sans maîtrise de l'intérieur de soi, vit une immense douleur. Elle ne peut plus parler d'elle-même à la première personne mais seulement à la troisième personne. C'est vraiment une dépossession de soi-même, de ce qui relie à soi-même et aux autres. Elle est privée de gestes simples comme le fait de dire bonjour, elle se sent menacée par l'autre.

Le regard des autres

A l'intérieur de soi, cela change notre regard sur le quotidien, nous sommes différents des autres qui ne perçoivent pas cette pauvreté.

Il est souvent difficile de recevoir le regard des autres, des gens qui ont tendance à donner des conseils ( parfois de bons conseils). Mais le bon conseil du genre : tu pourrais faire ceci, tu pourrais faire cela, nous blesse… et nous sommes tentés d'éviter les contacts. Il faut apprendre à vivre avec cette incompréhension des autres, à la recevoir avec une certaine indifférence, car le danger c'est le repli sur soi, avec une sensibilité trop vive qui finit, nous aussi, par nous couper des autres.

Pourquoi toute cette souffrance ?

Pour les proches, notamment pour la fratrie, surgit une interrogation très difficile : pourquoi est-ce lui qui est atteint, pourquoi pas l'autre, pourquoi pas moi ? C'est un peu comme le syndrome du survivant. Cela pose la question de la destinée ; chez les Grecs les déesses donnaient une part de destinée à chacun. Pourquoi cette part là lui est-elle échue ? Pourquoi tel enfant, telle personne sont-ils touchés ?

Une vie peut-être brillante, fauchée en plein vol !

Les étapes

Avec le temps les questions évoluent. Après la brutalité du début ou de la découverte de la maladie, vient souvent une période d'incertitude qui peut durer des années. Il s'agit de s'efforcer de regarder la réalité en face, d'accepter si ça va mal, de voir si ce qui se passe correspond bien à ce que je perçois. De distinguer les problèmes d'ordre somatique, corporel, des examens biologiques, de ne pas médicaliser à outrance.

Le diagnostic des souffrances psychiques est très complexe. Les choses se renouvellent, se modifient avec le temps ; il y a un travail du temps même si subsistent toujours beaucoup d'incertitudes. C'est seulement au bout d'un certain temps, avec des symptômes bien installés, des répétitions de troubles ou de crises, qu'on peut dire de quoi quelqu'un est atteint. Ainsi ce qu'autrefois on appelait psychose maniaco-dépressives (on l'appelle aujourd'hui trouble bipolaire), ces troubles où les personnes ont des accès de dépression très grave ou d'excitation. On ne fera pas de diagnostic à un premier accès de dépression, on ne peut pas dire alors qu'il est ceci ou cela, mais si la chose se renouvelle deux, trois, quatre fois on pourra la nommer ; Mais même avec le temps, ce n'est pas toujours évident.

Danger de ne plus voir la personne mais seulement sa maladie.

Il y a toujours le danger de plaquer une étiquette : un toxicomane, un schizophrène, un maniaco-dépressif, un bipolaire.

N'oublions pas que c'est un domaine de la science où les connaissances sont encore très balbutiantes. La causalité se révèle de plus en plus complexe. Des facteurs environnementaux, familiaux, génétiques, liés à l'histoire de l'enfant (la naissance, les rencontres, l'adolescence): multifactorielle dit-on maintenant. Complexité et incertitude dans l'origine, complexité et incertitude dans le devenir.

Ne pas cesser d'imaginer un devenir, croire que nous pouvons quelque chose

Il n'y a pas deux personnes schizophrènes qui ont le même devenir, l'une décompensera, l'autre pourra avoir une vie sociale, des amis, un travail. Les devenirs sont très différents et ces devenirs nous concernent, car une particularité de la maladie psychique est que l'entourage est toujours concerné.

Notre attitude (celle des parents, des frères et soeurs) peut aider ou non la personne, permettre ou non des aménagements. Ce qui ne va pas sans angoisses, sans forts sentiments de culpabilité mais c'est aussi une source d'espérance. C'est pourquoi les professionnels peuvent proposer du travail familial, pour que les parents du proche soient associés.

Nous sommes donc partie prenante d'où l'angoisse. La marge de manoeuvre de l'entourage varie avec la gravité de la maladie psychique du proche ; On est amené parfois à se remettre en cause : Qu'est-ce qui peut permettre à cette personne d'évoluer, de construire son chemin ?

Un autre danger, c'est la victimisation.

C'est un danger de notre société, nous sommes dans une société de victimes et donc de coupables et aussi dans un monde où on porte sa vie tout seul, personnes malades comme proches.

Comme on est seul, on se sent coupable mais en même temps on a tendance à se déresponsabiliser, se déculpabiliser, à en vouloir au sort, à la société, à Dieu. Parfois c'est juste, mais en même temps c'est très dangereux, car lorsqu'on est victime, on ne voit que " ce que l'on m'a fait ". C'est une manière d'éviter le tourment de la culpabilité mais en même temps, cela empêche d' agir.

Cette attitude n'est pas spécifique aux maladies psychiques, elle se retrouve dans les accidents de la vie comme, par exemple, dans la séparation.

On a du mal à se dire " J'ai une part de responsabilité" on dit plutôt "c'est la faute de mon conjoint".

Cette victimisation est aussi liée à une tendance très forte de notre société, la culpabilisation par le monde social. Si nous ne sommes ni victimes ni coupables, même si se pose la question du pourquoi.

Il est important de se poser cette question car cela permet parfois d'avancer, d'agir sur l'avenir. Mais il faut être très attentifs à ne pas tomber dans le déterminisme qui est une forme d'enfermement.

Paul Valery disait : " le déterminisme est une manière pour penser la vie " Il faut réfléchir au pourquoi (les experts sont très forts pour expliquer ce qui s'est passé et pour dire : on aurait pu prévoir), mais pour habiter sa vie il ne faut pas être trop déterministe Ne pas trop chercher à savoir pourquoi on en est arrivé là. En tout cas pas d'une manière incessante et en ruminant douloureusement, mais plutôt en se disant : "oui, il s'est passé des choses sûrement très complexes". Car il faut essayer de comprendre pour penser l'avenir et en même temps ne pas être complètement absorbé par cette souffrance.

Qui donc est coupable ?

Pourquoi faut-il qu'il y ait un coupable ?

Que répond Jésus dans l'Evangile de Jean à la question sur l'aveugle-né : estce lui ou ses parents qui ont péché ? "ni ses parents ni lui".

Mais nous, dans un monde qui n'est plus chrétien et où il faut trouver celui qui est coupable, il nous arrive inconsciemment d'être pris dans cette trame de culpabilisation. Faire partie d'un groupe de parole de proches de personnes en difficulté psychique cela aide à relativiser le sentiment de culpabilité.

Et demain, quand nous ne serons plus là ?

Comment cela va-t-il se passer demain, quel est son avenir quand nous ne serons plus là? Cette question peut être enfermante et générer des angoisses voire une dépression.

Certes, le mieux est de faire en sorte que son avenir soit le plus ouvert possible. Mais il faut aussi tolérer de ne pas avoir toutes les réponses, de ne pas pouvoir, à coup sûr, assumer l'avenir. Aujourd'hui, quelles sont les tentations qui nous guettent ?

D'abord le repli, ne plus vivre qu'autour de cette souffrance.
C'est le danger de toutes les souffrances, la sienne, la nôtre.

Il faut se battre pour qu'elles ne prennent pas toute la place. C'est vraiment un combat et qui n'est pas facile surtout pour ces maladies au long cours. Il faut s'accrocher à ses amis, à ses relations, aux groupes de partage.

Penser qu'on est tout
Quand on a un enfant en souffrance psychique, on est tenté de penser que sans nous cela marcherait encore plus mal, de répondre à tout, tout le temps.

Ou la tentation inverse : "c'est sa liberté".
Et se retirer du champ de bataille. Un équilibre est à trouver entre les deux, un chemin médian !

Le rejet du monde médical
Le monde médical n'est pas toujours très cohérent, il dit une chose et son contraire, qu'il faut attendre, qu'il faut voir.

Il y a des traitements différents suivant les psychiatres, des accompagnements différents, des attitudes thérapeutiques différentes, surtout dans ce domaine. Par exemple l'approche de l'anorexie mentale change d'un hôpital à l'autre. On n'est pas en effet dans un domaine qui peut se comparer à la médecine somatique. Il y a intérêt à se fier à une équipe dans la durée afin d'établir un lien de confiance.

Finalement,un discernement permanent est nécessaire.

Et c'est bien ce qui est le plus difficile. On ne peut agir sur tout, il faut discerner au jour le jour le chemin entre ces différents écueils.

Points d'espérance
Quand on a côtoyé ces personnes là, le regard change ; cela amène à être sensible à des choses de la vie, je l'ai vu chez des jeunes.

On peut avoir un regard qui accueille, qui comprend ce que d'autres ne comprennent pas : des personnes en souffrance, des demandes, des situations complexes. On peut avoir une parole plus juste, quand on a vécu cette complexité là, on ne juge plus, on devient plus sensible à la complexité et à la souffrance.

La vie spirituelle est donnée à tout le monde.
Certains pensent que pour avoir une relation à Dieu, il faut résoudre d'abord ses problèmes psychiques. Je pense que ce n'est pas forcement corrélé. On peut être en souffrance psychique et avoir une vie spirituelle réelle, avoir accès à certaines grâces. C'est une femme presque contemporaine, Marie de la Trinité, religieuse dominicaine, ayant eu une dépression grave,alitée pendant toute une partie de sa vie. Elle est devenue psychologue, mais elle n'a jamais été complètement guérie. Et pourtant à travers cette pauvreté, elle reconnaît que dans son être il y a un lieu paisible et joyeux.

Comment accueillir l'avenir ?
Jean Paul II a dit " Pour un chrétien, aucune situation humaine n'est sans issue ".

Quel avenir je vois pour lui, pour elle ? Compte tenu de la réalité, quels sont les avenirs possibles ? Si j'accepte la réalité, l'espérance peut se déployer.

Apprendre à sentir les changements, même minimes, qui font grandir Qu'est-ce qui respire en lui ? Qu'est-ce qu'il nous apporte ? Il s'agit d'imaginer que son avenir peut être ouvert afin de respirer, avec lui, plus dans la joie.

L'avenir c'est comme les rejets sur les troncs calcinés de la forêt, ces petites pousses qu'il nous faut apprendre à voir et qui parlent de la joie.

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Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais Lumière Espérance. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.

Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.

Extrait de la Prière de Relais

Livre de Josué (1, 1.5b ; 6-9)

Après la mort de Moïse, serviteur de
Yahvé, Yahvé parla à Josué, fils de Nûn,
l’auxiliaire de Moïse, et lui dit (…):
« Je serai avec toi comme j’ai été avec
Moïse, je ne t’abandonnerai point ni ne
te délaisserai. (…)
Sois fort et tiens bon, car c’est toi
qui vas mettre ce peuple en possession
du pays que j’ai juré à ses pères de lui
donner.
Seulement, sois fort et tiens très
bon pour veiller à agir selon toute la
Loi
que mon serviteur Moïse t’a
prescrite.
Ne t’en écarte ni à droite ni à gauche,
afin de réussir dans toutes
tes démarches.
*Que le livre de cette Loi soit toujours sur
tes lèvres : médite le jour et nuit afin de
veiller à agir selon tout ce qui y est écrit.
C’est alors que tu seras heureux dans
tes entreprises et réussiras. Ne t'ai-je
pas donné cet ordre : sois fort et tiens
bon ! Sois sans crainte ni frayeur, car
Yahvé ton Dieu est avec toi dans toutes
tes démarches. »

 

« A tes yeux
mille ans
sont comme hier

C’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit »

du Psaume 89/90

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« Le mieux est de remettre toutes choses entre les mains du bon Dieu et d'attendre les événements dans le calme et l'abandon à sa volonté.

C'est ce que je vais m'efforcer de faire. »

de la Bse Zélie Martin (face à une appréhension)