LA VOIE DE LA FRAGILITÉ 

Ce thème renvoie à un livre co-écrit avec Jean-Christophe Parisot[1], qui a vécu une expérience de vulnérabilité croissante. Il a vécu dans sa chair ces mots de Saint Paul, « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort »

INTRODUCTION 

Dans l’encyclique Laudato Si, le Pape François nous parle de « l’intime relation entre les pauvres et la fragilité de la planète ». Il s’agit, pour ouvrir un avenir, de prendre soin à la fois de la fragilité l’homme et de celle de la planète.  Comme si les plus fragiles étaient l’avenir de l’homme ?

 « Les pauvres ne sont pas un problème : ils sont une ressource … Par leur confiance et leur disponibilité à accepter de l’aide, ils montrent de manière sobre et souvent joyeuse combien il est important de vivre de l’essentiel. » (Pape François, message pour une journée mondiale des pauvres, 2018)

À entendre notre pape, fragilité et bonheur vont de pair ! Comme si les personnes fragiles étaient une ressource pour être et devenir ce que nous sommes, humains, pleinement humains. C’est aujourd’hui tout sauf une évidence : face aux personnes avec un handicap, on entend couramment : « C’est quand même triste ! ». Ces personnes souffrent de préjugés parce qu’elles sont souvent stigmatisées à cause de leur handicap, de leur fragilité, et regardées avec peur ou pitié. « De plus en plus nous cherchons du personnel zéro défaut » dit la DRH d’une entreprise de presse. « De plus en plus on veut des enfants zéro défaut » (le Ministre de la santé)…

Quel avenir est possible quand on a des défauts visibles et irrémédiables ? Il y a les souffrances liées au handicap ou à la maladie, et il y a aussi les souffrances invisibles, celles que nous portons tous.

« Je te bénis mon créateur pour la merveille que je suis, tous ces trésors au fond de moi, que tu as mis sans faire de bruit »… Une personne s’approche de moi, et me dit en colère : « Comment peut-on oser chanter de telles paroles et dire qu’on est une merveille, un trésor ? » Quel regard sur nous-mêmes sommes-nous invités à avoir, qui fasse place à notre propre fragilité ? Pour que nous puissions nous regarder comme porteur d’avenir, y compris avec cette part fragile de nous-même ? Tous les jours je rencontre des personnes qui m’apprennent que chacun d’entre nous, vraiment chacun, nous sommes un trésor, une merveille, non pas malgré nos blessures et nos failles, mais avec elles, et même en elles.

LA DÉCOUVERTE DE LA FRAGILITÉ

La rencontre d’amitié avec la personne handicapée/fragile est souvent une rencontre fondatrice, transformatrice. Quelques exemples :

  • Pierre est une personne dont le cri m’a révélé ma propre souffrance. Il m’a appris que l’amitié est sans condition, qu’il est don mutuel.

« J’ai passé l’année la plus importante de ma vie » dit Frédérique, 20 ans, après avoir passé un an avec des personnes handicapées mentales dans un foyer.

  • Un prêtre, 10 ans après avoir vécu dans un foyer de l’Arche, peut dire « tu ne peux pas savoir combien ce mois marque mon sacerdoce ».
  • Un jeune, plein de diplômes, me dit trouver le sens de sa vie dans une expérience de vie partagée avec des hommes et femmes de la rue.

Pourquoi les personnes handicapées, fragiles, ont-elles une telle capacité à transformer le cœur, à éclairer nos vies ?

CE QUE NOUS REVELENT LES PERSONNES FRAGILES SUR L’HOMME 

 a) Un être de relation, de communion 

La communion, c’est cette relation inconditionnelle, simplement parce que c’est toi, parce que c’est moi. Pierre avait soif de communion. Et il a révélé en moi cette soif de communion, que j’avais enfoui derrière mille choses. Frédérique a découvert en elle des capacités d’aimer, de donner la vie, de recevoir la vie. Le séminariste a dû aussi toucher des choses de l’ordre de la communion : le Sacerdoce, c’est le ministère de la communion par excellence.

Plus le cœur est dilaté, moins on a besoin de cette surenchère de consommation. On peut consentir à un rapport apaisé et responsable à la création. Nous sommes faits pour la communion ! Une personne âgée, à qui on demande ce qu’elle attend de son auxiliaire de vie, répond : « de l’affection, car à notre âge, on n’a plus que ça ». Si le nourrisson pouvait parler, il ne dirait pas autre chose. La personne handicapée, dans sa fragilité, nous rappelle sans cesse que fondamentalement nous sommes des êtres de communion, faits pour la communion… ce que nous pouvons oublier quand nous sommes en pleine force de l’âge. 

b) La seule vraie richesse qui compte c’est l’autre 

Le 2° récit de la création nous parle de fragilité. Dieu constate qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul et donne à Adam la femme. Adam se réveille alors et s’anime. Il la reconnaît comme « chair de ma chair, os de mes os ». Ils sont appelés à ne faire qu’un, c’est à dire à recevoir la vie l’un de l’autre. Comme si la vie, le bonheur de l’homme commence en vérité à l’instant où l’homme entre dans cet échange mutuel de vie avec cette autre qui lui est donnée. Comme si c’était la seule vraie richesse qui compte. Cette histoire parle de chacun de nous : nous sommes faits pour donner notre vie à la vie de l’autre, et recevoir notre vie de la vie de l’autre.

« Tous deux étaient nus sans honte ». Le mot « nudité » dans la Bible exprime la faiblesse, le manque de protection, la vulnérabilité. Cela signifie que l’homme et la femme s’acceptent, se donnent et se reçoivent mutuellement tels qu’ils sont, sans abuser de leurs mutuelles faiblesses. Cette dynamique de vie éclaire ce pour quoi nous sommes faits, hommes et femmes : se recevoir les uns des autres, recevoir la vie de la vie de l’autre, tels que nous sommes. Parce que la seule vraie richesse qui compte, c’est l’autre !

On verra après la chute que Dieu, plein de sollicitude, fait à l’homme et à sa femme des tuniques de peau. Dieu ne veut pas que nous ayons honte de notre vulnérabilité. Notre travail, sur terre, c’est de nous réconcilier avec notre vulnérabilité, notre nudité ! Elles ne deviennent un problème lorsque nous cédons à la tentation de devenir comme des dieux.

La seule vraie richesse qui compte c’est l’autre, et cela est vrai pour toute personne !

Guillemette demande à un homme de la rue de l’aider à monter un escalier : la joie de cet homme est visible. Regarder l’autre comme pouvant n’avoir rien à donner est un regard qui tue. Un proverbe africain (repris par Jean-Paul II) dit : « Nul n’est assez pauvre pour n’avoir rien à donner, nul n’est assez riche pour n’avoir rien à recevoir ».

Chacun d’entre nous peut examiner sa vie sous ce double mouvement : mes richesses et ce que j’ai à recevoir dans mes richesses ; mes pauvretés et ce que j’ai à donner dans mes pauvretés. Cette vocation est pour chacun, sans exception, quels que soient son âge, sa force, son handicap, sa maladie, sa situation sociale, … chacun est fait pour donner sa vie et pour recevoir sa vie.

Dans son extrême vulnérabilité, Antoine, polyhandicapé, donnait l’essentiel, lui-même, éveillant chez les jeunes qui prenaient soin de lui ce qui donnait sens à leur vie : donner - recevoir. Notre vocation, c’est de donner la vie dans ce mouvement mutuel, jusqu’au bout ! Jusqu’à la mort, ce moment où nous pouvons partir, car nous avons tout donné !

Paradoxalement, alors que l’on est tenté de parler d’indignité devant cette fragilité extrême, c’est peut-être là qu’apparaît le mieux notre dignité d’homme et de femme, dans cette seule communion.  Antoine révélait ce qu’est la dignité de la personne : dans son être même, sans aucune autre condition. 

c) Le risque est que de « fausses richesses »  masquent cette seule vraie richesse.

C’est d’oublier que fondamentalement, nous sommes faits pour l’amour, et que la seule vraie richesse qui compte, c’est l’autre ! Nous devenons capables d’investir de fausses richesses. Le jeune homme riche de l’évangile (Mat 19,16) reste triste, comme si les grands biens qu’il possède étaient une fausse richesse, qui le coupe de cet autre, Jésus, qu’il sentait bien être la vraie richesse.

Nos fausses richesses peuvent être multiples, matérielles, sociales, argent, pouvoir, savoir, statut social. Elles nous coupent de la seule vraie richesse. La question n’est pas de se priver de ces réalités : mais de les mettre au service de la communion.

La seule voie que je connaisse, c’est d’être l’ami des personnes fragiles de mon entourage (et pas seulement à leur service !). Elles n’ont rien d’autre à donner qu’elles-mêmes. Elles nous indiquent sans cesse le chemin de communion. Nous avons besoin des personnes faibles pour trouver la seule richesse qui compte, l’autre.

C’est un enjeu fondamental de la place des personnes handicapées, malades, fragiles dans notre société aujourd’hui : ré humaniser une société qui oublie que la vraie richesse, c’est l’autre ! Une société qui se laisse envahir par de fausses richesses qui coupent l’homme de sa source : la communion, l’amour. Une société qui se coupe de son propre avenir en nous poussant à chercher à avoir toujours plus, à consommer toujours plus, alors que notre aspiration profonde, c’est un cœur dilaté, riche de cet amour inconditionnel qui me permet d’entrer dans un rapport apaisé à l’autre, à la nature. 

PERSONNES FRAGILES ET SPIRITUALITÉ

 Pierre, si angoissé, trouvait souvent de la paix dans la prière. Il pouvait relire sa journée, sa vie, demander pardon, se décentrer de lui-même et de sa souffrance pour s’ouvrir aux autres, se réjouir des joies des autres ou s’attrister de leurs peines. Il avait souvent besoin de vérifier auprès de moi si je restais son ami, mais n’avait pas besoin de le vérifier auprès de Jésus. Il se savait aimé, sans condition.

 Il faut avoir consenti à sa propre pauvreté pour entrer dans le mystère chrétien

L’expérience de fragilité nous plonge au cœur du mystère chrétien, au cœur du mystère de la croix et de la résurrection. Il est difficile de consentir que Dieu se révèle à nous dans la fragilité d’un nourrisson dans une crèche, entouré des pauvres. Il faut être soi-même fragile pour le comprendre. Difficile de consentir que la toute-puissance de Dieu se révèle en cet homme nu, cloué sur une Croix entre deux brigands, seul ! Difficile de consentir à ce Dieu qui enlève son vêtement, s’agenouille pour nous laver les pieds. Difficile d’entrer dans le mystère d’un Dieu qui donne sa vie dans la pauvreté d’un bout de pain ! Il faut être fragile soi-même pour entrer dans le mystère de la vulnérabilité de Jésus emmailloté, cloué, à genoux à nos pieds, présent dans un bout de pain !

Les pauvres sont l’Eglise

On me demande souvent « comment faire pour intégrer les personnes malades ou handicapées dans l’Eglise ? » Mais la vraie question est : « Comment faire l’Eglise autour des personnes malades ou handicapées ? » Car ils sont l’Eglise, ils sont la chair du Christ, pour reprendre les mots du Pape François parlant des pauvres. 

La personne handicapée a souvent une capacité d’ouverture au transcendant, à la spiritualité

  • « J’aime Jésus, moi », me dit Victor, furieux que je le mette en retard pour la messe. Pour lui, la messe était manifestement un rendez-vous d’amour, et l’on n’est jamais en retard à un rendez-vous d’amour !
  • Un petit garçon handicapé mental fait sa première communion. Son oncle dit à la maman « Belle cérémonie, quel dommage qu’il n’ait rien compris ». La maman, blessée par cette remarque, en est triste. Le petit garçon, qui avait entendu s’approche et lui dit : « t’en fais pas maman, Dieu m’aime comme je suis ». L’intelligence du cœur est sans limite, et Jésus parle au cœur de chacun, au vôtre au mien. Si nous étions convaincus comme ce petit garçon que Dieu m’aime comme je suis, sans autre condition, nous serions guéris de bien des maux qui nous accablent parfois.
  • Une jeune femme autiste asperger pleure parce qu’elle est privée de communion : « Il va être triste si je ne vais pas communier ». Elle a cette conscience que Dieu se réjouit de faire sa demeure en nous, dans nos failles !
  • Un homme souffrant de troubles psychiques, très angoissé, souvent violent va se confesser auprès d’un prêtre très doux, très bienveillant. Il sort et me dit « Jésus il calme les nerfs ». De fait, il a fini sa journée de façon très apaisée.

Notre vie relationnelle se développe en s’appuyant sur nos vulnérabilités, et il en va de même pour notre vie spirituelle. S’il n’y a pas de faille, il n’y a pas de place pour le transcendant. 

Jésus est l’ami des pauvres

Jésus a vécu toute sa vie avec des personnes handicapées, malades, souffrantes, exclues. On les amenait sans cesse à lui, quand elles ne venaient pas d’elles-mêmes. Jésus les a aimées. Il n’aimait pas la souffrance, le handicap. Il passait son temps à guérir, à rendre la vue à l’aveugle, l’audition au sourd, à guérir l’épileptique, à remettre le paralysé en marche. Jésus n’aimait pas la souffrance mais il aimait la personne souffrante.

Il s’agit d’être bien clair : le handicap, la maladie sont une épreuve, un mal, qui peut-être terrible, parfois défigurant. Mais la personne malade, handicapée, est infiniment aimable, et mystérieusement, elle nous conduit sur le chemin de l’amour qui nous rend heureux. C’est ce qu’a dit si bien saint Jean-Paul II : « le handicap n’aura pas le dernier mot dans l’existence, c’est l’amour. »

Jésus mangeait à la table des pauvres, des faibles, des handicapés, et il nous invite à faire de même : « si tu donnes un festin, n’invite pas tes riches voisins, tes amis, ta famille, invite les pauvres, les estropiés, les boiteux, et tu seras heureux » (Lc14,13). Tu seras heureux ! C’est une promesse de bonheur, parce que le pauvre, l’estropié, le boiteux nous fera immanquablement entrer dans ce mystère de la seule vraie richesse qui compte, l’autre. Mangeons ensemble à la table des pauvres, des personnes handicapées, des personnes fragiles, pour entrer dans cette bénédiction.

« Une communauté sans personne handicapée est une communauté handicapée. Une communauté sans personne fragile est une communauté fragile. Une communauté sans personne pauvre est une communauté appauvrie » 

La relation entre Marie et Bernadette est pour nous un modèle de rencontre, qui dit la façon dont Dieu nous rejoint dans nos fragilités

La Sainte Vierge a choisi de rejoindre en Bernadette une personne petite et humiliée : « La Sainte Vierge m’a choisie parce que j’étais la plus ignorante. Si elle en avait trouvé une plus ignorante que moi, c’est elle qu’elle aurait choisie. » C’est vrai que Bernadette était ignorante… on lui refusait de faire la première communion, précisément parce qu’elle n’arrivait pas à apprendre son catéchisme. On parlait d’elle avec mépris, elle ne comprenait rien.

Les hommes et femmes malades psychiques savent ce qu’est l’humiliation. Il n’y pas que pour Bernadette qu’on avait du mépris. On en avait aussi pour ses parents, qui étaient devenu pauvres. Son papa avait un moulin mais il a fait faillite deux fois et était ruiné. Il louait ses bras comme ouvrier. On l’a accusé d’un vol de farine et il a été emprisonné. Bernadette savait l’humiliation de ses parents, ressentait tout ça, en souffrait. Elle les aidait comme elle pouvait en ramassait du petit bois sur le bord du Gave.

Les parents de personnes handicapées ou malades psychiques savent ce qu’est l’humiliation. Bernadette est rencontrée par Marie dans le lieu même de son humiliation : Une grotte humide ! Dieu nous rejoint dans nos failles, dans nos humiliations, pas pour s’y complaire ni pour nous enfoncer. Marie relève Bernadette, l’honore : « Elle me souriait ». Un sourire qu’on imagine plein de bienveillance. « Elle me regardait comme une personne qui parle à une autre personne ». Cette phrase est un guide pour chacun d’entre nous dans nos rencontres avec des personnes fragiles.

« Voulez-vous me faire la grâce de venir ici pendant 15 jours ». Elle lui demande, et en quels termes ! Parfois, la meilleure façon de donner, c’est de demander. Le seul don peut enfoncer. Marie se met à sa hauteur. Elle descend de la grotte pour parler avec Bernadette. Pensons à nous mettre à la hauteur de celui que l’on rencontre (dans son lit, dans son fauteuil)… Marie prend le temps de la rencontre : 18 apparitions… pendant 5 mois. La rencontre, c’est un apprivoisement. Saint Exupéry l’a tellement bien dit dans Le petit prince.

Parfois on peut avoir peur, il faut un peu de prudence : Bernadette, à la deuxième rencontre, est venue avec de l’eau bénite, pour être sûre que Marie vient bien envoyée par Dieu.

Marie envoie en mission Bernadette : une mission ambitieuse : « allez dire aux prêtres de bâtir ici une chapelle et qu’on y vienne en procession ». Une chapelle, c’est la maison du peuple de Dieu, un lieu où chacun est accueilli comme un don, où chacun se découvre comme enfant bien aimé de Dieu en qui Il met toute sa joie, un lieu de communion, où nous pouvons tous nous recevoir les uns les autres comme frères et sœurs, tous fils et filles bien aimés du Père, un lieu de communion avec Jésus, qui se donne dans l’Eucharistie. « Qu’on y vienne en procession ! » Dieu choisit les plus fragiles et les met en mission pour nous entrainer vers cette communion ! 

CE QUE LA PERSONNE HANDICAPÉE/FRAGILE/PAUVRE PEUT APPORTER A NOTRE SOCIÉTÉ     

Il nous faut entrer dans une intelligence de la fragilité. La fragilité n’est pas une tare. Elle est juste une caractéristique de la personne humaine. Nous sommes tous fragiles et pouvons consentir à notre propre fragilité. La personne handicapée ne peut pas faire semblant de ne pas être fragile. Si elle a des déficiences, elle n’est pas déficiente dans sa personne. J’ai des déficiences, nous en avons tous, mais nous ne sommes pas déficients dans notre personne.

Je peux masquer ma fragilité. Plus on la masque, moins on s’en occupe, ni individuellement, ni collectivement. Et moins on s’en occupe, plus elle se transforme en défaut… jusqu’au jour où elle ressort et devient un problème. La personne handicapée invite à chercher comment entrer dans une intelligence positive de la fragilité, avec inventivité, sans vouloir compenser, en apprenant à demander de l’aide…

Les personnes fragiles peuvent nous aider à passer de la compétition à la communion.

Notre société est compétitive, dès l’école. Toute la tension qui agit notre organisation consiste à grimper l’échelle et passer devant les autres. Ceux qui restent en bas, inévitablement sont les plus faibles. Les personnes handicapées  ou fragiles en font partie. Cela génère une exclusion énorme, dont les plus faibles font les frais. Mais cela génère aussi un stress énorme, dont tout un chacun fait les frais. « Aujourd’hui, je m’en sors dans cette compétition ?  Mais qu’en sera-t-il demain, si j’ai un accident, un drame familial, le chômage ? »  

Les personnes fragiles ne peuvent entrer dans cette compétition. Elles nous invitent à une autre logique, une logique de communion, où loin de se battre les uns contre les autres, ni même les uns à côté des autres, mais les uns avec les autres, nous bâtissons une société plus humaine. Dans les entreprises qui embauchent des personnes handicapées, cela favorise un climat d’entraide et bien des questions sont résolues d’elles-mêmes.

Passer de la culture de l’avoir à la culture de la rencontre

La culture de l’avoir et de la surenchère à la consommation a son corollaire, le déchet, que le pape François dénonce dans son encyclique sous le terme de la « culture du déchet ». Il a souvent utilisé ce même terme pour dénoncer le traitement dont nous sommes capables à l’égard des plus fragiles, ceux dont on pense qu’ils ne servent à rien. A l’inverse, il ne cesse de nous inviter à une « culture de la rencontre ». « Développer la capacité de sortir de soi vers l’autre » (Laudato Si). Les personnes handicapées ont un talent fou pour nous aider à faire ce passage de soi vers l’autre, et du coup progressivement à sortir de cette logique d’accumulation sans limite qui nous épuise et épuise la planète.

Passer de la pyramide au corps

Ainsi, nous découvrons que les plus fragiles nous aident à sortir de ce schéma pyramidal. Ils nous invitent à entrer dans une dynamique de corps, tel que Saint Paul nous y invite : « Tous les membres du corps sont nécessaire au corps, aucun membre ne peut dire ‘’Je n’ai pas besoin de toi’’. Les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont plus nécessaires, et ceux que nous tenons pour les moins honorables doivent être honorés » (1Co,12) : regarder chaque personne que nous accompagnons comme un membre nécessaire et honoré ; se laisser regarder soi-même comme tel…

Passer de l’efficacité à la fécondité

Nous sommes sous l’emprise de la tyrannie de la performance et de l’efficacité. L’émergence non maitrisée de la mondialisation / compétitivité/ qualité totale / rapidité / performance laisse encore moins de place pour la fragilité. A cela s’ajoute l’émiettement du tissu social qui fragilise les individus : fragilisation de la famille, réduite à la famille cellulaire… voire monoparentale… Seuls pour faire face, il faut tenir ; émiettement géographique, individualisme (fragilisation des réseaux de solidarité) : les réseaux sociaux se développent, mais la solitude aussi.

De plus en plus de gens craquent (burn out, …). Les personnes fragiles nous invitent à une logique de fécondité : Antoine, efficacité zéro, mais quelle fécondité ! La fécondité, c’est efficace ! Le PDG qui dit « mon entreprise marche mieux avec des personnes handicapées » en est la démonstration.

Les personnes handicapées nous invitent à sortir du « tout marchand » pour redécouvrir la joie de la gratuité

Nous sommes dans un monde de plus en plus marchand. Même le corps humain. Même l’enfant… La psychanalyste Geneviève de Taisne écrit à des mamans: « La vie d’un enfant handicapé n’a pas de raison d’être au sens que le monde lui donne : un corps qui fonctionne, être intelligent, réussir, tous ces critères sont vides face au handicap… Vous, mamans d’un enfant handicapé, vous dérangez, car vous posez la question du sens, que chacun cherche à éviter. Votre témoignage montre que l’amour peut tout transcender. Il nous donne un espoir démesuré du mystère qui nous dépasse et qui agit à travers nos petites vies. L’amour que vous portez à ces enfants est la gratuité qui défie le monde aujourd’hui et qui le sauve… A travers les handicaps de vos enfants, ce sont toutes les malformations du monde, tous nos handicaps, qui sont acceptés, soignés, aimés. Merci à vous toutes qui travaillez dans l’ombre et parfois le désespoir. Chacun de vos gestes est comme un caillou dans l’eau qui fait des ronds à l’infini, des ronds d’amour ». Les personnes handicapées ont un vrai talent pour nous ouvrir à cette gratuité.

Passer de l’indépendance à l’interdépendance, et finalement à l’appartenance

Sortir de l’idée que « moins j’ai besoin des autres, mieux je me porte », et que la dépendance serait une indignité. La réalité est que nous sommes interdépendants, et c’est une bonne nouvelle ! « Plus nous avons besoin les uns des autres, mieux nous nous portons ! » Les personnes handicapées n’ont pas le choix : elles ont dépendantes. Dans cette dépendance, elles nous invitent à consentir à notre propre dépendance.

Développer le lien social : Incroyable ce que le lien social se fait facilement autour des personnes handicapées ! Nous le constatons lors de la Nuit du handicap, et dans les pays du nord qui organisent les réseaux de quartiers autour des plus fragiles.

Passer d’une logique des droits individuels à une logique du don

Le « droit » est nécessaire dans une logique de justice, mais ce qui rend heureux c’est d’aimer et d’être aimé, c’est cette logique de donner ma vie / recevoir ma vie, c’est le don.  « Quand les droits individuels ne sont pas bornés par les devoirs, ils s’affolent et deviennent tyranniques ».

Nous réconcilier avec le corps blessé, notamment dans l’expérience du grand âge lorsque l’on voit son corps diminuer, s’altérer, perdre ce qui nous semblait essentiel pour notre dignité. Dans un monde où le corps est magnifié lorsqu’il est beau, fort, performant, quelle place pour les personnes handicapées ? Elles peuvent nous aider à nous réconcilier avec la part fragile de notre propre corps, nous inviter ainsi à une vision plus humaine, plus intégrée, où le corps devient relation. Combien nous sommes beaux, beaucoup plus beau qu’on ose le croire !

De la tyrannie de la normalité à l’expérience de la différence qui nous introduit à nos ressemblances

La personne handicapée nous confronte à l’expérience radicale, violente, irrémédiable de la différence… Impossible de taire cette partie. Sortons de la recherche confuse d’unité par l’uniformité pour découvrir cette ressemblance qu’est notre humanité commune, dans laquelle nous sommes enrichis de nos singularités. « La joie secrète de l’Esprit sera toujours d’établir l’unité et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences » (Christian de Chergé)

Du temps pressé au temps de l’autre, le temps lent

Donner son temps, c’est donner sa vie. Qu’y a-t-il de plus concret pour matérialiser la vie que le temps ? Le temps donné ne sera jamais rattrapé. Oui, mais donner son temps, c’est aussi entrer dans le temps de l’autre. C’est recevoir la vie de l’autre qui me donne son temps lui aussi.

Les personnes fragiles peuvent nous guider sur un chemin de paix et de réconciliation

… au-delà des murs que nous montons, qui nous séparent (et qui nous rassemblent entre nos semblables) : en nous mettant à l’école des plus fragiles, nous trouverons le chemin pour devenir avec eux des artisans de paix. Les pauvres nous invitent à sortir de nos clivages religieux, sociaux, culturels. Ils nous invitent à cette culture de la rencontre.

Les personnes fragiles invitent à un supplément d’âme en nous aidant à intégrer la part fragile de notre humanité. Elles nous rappellent ce qui nous rend humain et nous aident à garder l’homme, tout l’homme, tel qu’il est, au cœur de nos préoccupations.

LA PERSONNE FRAGILE PEUT RÉENCHANTER NOTRE MONDE ET HUMANISER NOTRE SOCIÉTÉ 

 « Beaucoup de pauvreté des ‘riches’ pourrait être guérie par la richesse des ‘pauvres’ si seulement ils se rencontraient » (le Pape François dans son message pour la journée mondiale des pauvres). La personne fragile est source de guérison, et même de Salut !

Jean-Paul II l’a dit d’une manière très claire et très forte : « Il a été dit à juste titre que les personnes handicapées sont des témoins privilégiés de l’humanité. Elles peuvent enseigner à tous ce qu’est l’amour qui sauve, et elles peuvent devenir des messagers d’un monde nouveau, non plus dominé par la force, par la violence et par l’agressivité, mais par l’amour, la solidarité, l’accueil. »

Pour conclure, laissons la parole à une personne handicapée, Thierry, qui porte un handicap mental, et qui dit à son accompagnateur : « Toi et moi, on est pareil, on a les mêmes différences ». Oui nous sommes pareils, au sens où nous partageons bien une humanité commune. Oui nous sommes bien différents dans cette humanité commune, et c’est tant mieux, car c’est pour cela que nous pouvons nous recevoir les uns les autres comme des cadeaux. La seule chose que nous avons à faire pour cela, c’est de consentir à notre propre fragilité. C’est dans ce consentement à notre fragilité, à notre interdépendance, à notre fécondité dans les relations que nous tissons, que nous construisons jour après jour, un monde plus beau, parce que plus humain.

[1] J.-C. Parisot, Ph. de Lachapelle, La voie de la fragilité : comment le handicap change notre regard sur l’humain et la société, Mame, 2019. Jean-Christophe Parisot, myopathe, marié, père de famille, diacre, préfet, est décédé à l’âge de 53 ans.