(vue du coté spirituel)

Intervention du père Stéphane-Marie Joubert lors de la Rencontre nationale de Relais Lumière Espérance 2014

15 février 2014

140309 IMG 6247 pere joubert 2 Le père Stéphane Joubert est de la congrégation des serviteurs de Jésus et Marie à l’abbaye d’Ourscamp dans l’Oise,

conseiller spirituel du groupe de Clermont de l’Oise, aumônier à l’hôpital psychiatrique de Clermont de l’Oise.

Il est proche de la spiritualité du Père Thomas Philippe ;

Elle était aussi celle que partageait Mr Xavier Le Pichon et est à l’origine des foyers de l’Arche.

Ecouter son intervention :

 

 

L’espérance aux mains vides

Je parle comme aumônier d’un établissement psychiatrique et d’un groupe Relais. Contrairement aux années passées dans des bidonvilles en Amérique latine, je ne peux répondre aux problèmes concrets des malades, c’est le rôle des services, il ne serait pas juste de s’y substituer au risque d’entrer en concurrence, avec une compétence qui n’est pas la nôtre. Dans un bidonville où aucune structure d’aide n’existe on peut se lancer. Ici, il faut respecter le rôle de chacun et être radicalement dans le sien propre. Quelle espérance alors peut-on annoncer avec la seule Parole et l’accueil ?

1.L’impossible espérance

Qu’on le veuille ou non, la maladie stigmatise, le malade, les parents. On peut bien sûr, et il le faut, travailler et faire de gros efforts nécessaires pour que culturellement notre société fasse tomber les barrières de la peur, de l’inconnu - nous venons de le voir dans la conférence du docteur Van Amerongen - mais les stigmates, les marques de la maladie sont bien là, inscrites dans l’esprit, dans le corps du patient, dans ses relations qui, parce que son moi est déstructuré, entraîne une vie de relations à soi, aux autres, en souffrance, difficile.

Quelle espérance alors quand la vie nous entraîne et se solde par une longue fatigue, un épuisement, une impossibilité de vivre normalement, d’accomplir les désirs de base les plus légitimes (travailler, fonder une famille, respecter les codes de bonne conduite etc…). Les amis, les frères et sœurs réalisent leur vie par l’établissement de maints projets, le malade voit ses proches s’accomplir et lui reste en arrière avec une vie brisée. Est-il convenable de parler d’espérance quand la vie semble se réduire au sort de Sisyphe qui pousse son rocher en haut de la montagne mais le voit redescendre régulièrement avec, par exemple, des retours périodiques à l’hôpital?

2 - L’espérance de l’impossible

Notre association forte de l’amitié et de la prière porte le beau nom de Relais Lumière Espérance. Il faut croire que nous en sommes un peu des spécialistes. Dans un quartier de gens très pauvres au Pérou, des chrétiens engagés sûrement bien intentionnés étaient venus me voir pour me dire : « Vous savez si vous voulez faire quelque chose pour les pauvres, il faut vous adresser à des gens d’un niveau un peu supérieur, avec ces gens-là, il n’y a rien à faire ». Leur faisant face je leur ai répondu : « mais justement c’est pour eux, pour qui il n’y a plus d’espoir, que je suis venu ». L’œuvre à faire n’était pas d’abord construire, faire des projets, mais être une simple présence, proposer un accueil, une amitié sans laquelle tous les projets d’aide sont condamnés à rester stériles ou inefficaces.

Dans l’Évangile on voit Jésus adresser la Bonne Nouvelle aux pauvres, aux rejetés, à tous les stigmatisés de la terre. Il annonce que Dieu n’est pas ailleurs qu’au milieu d’eux (contenu de la prédication évangélique dans les synoptiques), qu’il les invite à naître de nouveau dans la formulation de saint Jean.

Après ces enseignements de base, Jésus emmène ses disciples dans des situations limites extrêmes comme pour vérifier la véracité de ses dires.

Dans Saint Jean c’est la rencontre avec la Samaritain - le Centurion qui a son fils/serviteur mourant - le paralytique de la piscine probatique qui n’a même pas un ami depuis 38 ans pour le mettre dans la piscine où pourrait s’accomplir un miracle. Dans Saint Matthieu, comme pendant à l’enseignement de base de la doctrine chrétienne, le sermon sur la montagne, c’est le récit de 10 miracles où l’enseignement de Jésus va pouvoir s’appliquer :

le lépreux (premier parmi les stigmatisés s’il en fut) - le centurion au fils mourant - la belle-mère de Pierre incapable par la fièvre de tenir son rôle de service - les disciples aux prises avec la panique dans la tempête - deux démoniaques incontrôlables vivant dans les tombeaux, vociférants, violents et faisant peur à tout le monde - un paralytique - la femme mise au ban de la société (impure) par une perte de sang datant de 18 ans - deux aveugles (réduits à la mendicité) - un sourd-muet.

La clé de ce texte n’est pas tant dans l’aspect thaumaturgique de Jésus, que dans un petit verset inséré au milieu de ces récits : « C’est ainsi que s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : « C’est lui qui a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 8/17).

De même à Job aux prises avec une formidable « dépression » qui le ré-envahit après chaque discours de ses amis pourtant venus pour l’aider et lui remonter le moral, Dieu intervient et l’aide à en sortir quand il lui décrit l’œuvre de création merveilleuse mais au sein de laquelle il subsiste toujours une faiblesse, une blessure, qui n’empêche pourtant pas Dieu de donner le meilleur, son amour, sa fidélité.

3. Jésus notre espérance, cœur de l’Évangile

L’espérance n’est pas celle du grand soir, ou d’un monde, d’une vie sans épreuves mais de découvrir cette présence de Jésus, cette force intérieure au cœur de chacun que le Seigneur donne et vient réveiller et faire naître de nouveau.

Jésus ne finit pas sa vie dans l'apothéose d’un monde transformé d’où est chassée toute difficulté. Il devient au contraire de plus en plus pauvre, faible, rejeté dans la mort et l’ignominie de la croix. Pourquoi ?

Pour que celui qui est souffrant, rejeté, stigmatisé, sache qu’il n’est pas étranger à Dieu, au contraire.

Au sein de sa passion, Jésus n’est pas délogé de sa dignité, il reste pleinement fils, plein d’amour pour les pécheurs qu’il sauve. C’est là-même que la puissance de son Père, puissance d’amour est la plus forte. Et tout proclame alors, même involontairement, qu’il est le Roi, le Fils de Dieu.

Le Psaume 22 qui décrit beaucoup d’éléments de la Passion semble même inclure le délire psychique quand, rassasié d’angoisses et de souffrances, il dit : « De nombreux taureaux me cernent, des bêtes de Bashan m’encerclent. Ils ouvrent leur gueule contre moi, ces lions déchirant et rugissant. Comme de l’eau je m’écoule, mon cœur est pareil à la cire, il fond dans mes entrailles. » (Ps 22/13-15)

Nous nous sentons rachetés, dit le pape François dans son exhortation apostolique sur la joie de l’Évangile, quand nous faisons l’expérience de l’amour, quand quelqu’un nous aime vraiment, sans a priori. Il y a alors comme une renaissance.

Mais l’amour humain est fragile. En Jésus nous faisons l’expérience du Père qui nous aime jusqu’au bout. Il nous a aimés alors que nous étions pécheurs.

Saint François de Sales précise qu’il n’y a pas un lieu sur terre, si éloigné de Dieu soit-il, qui n’est un point de départ vers le Père. L’espérance n’est pas quelque chose dans l’imagination mais elle est « la substance des biens à venir » selon l’expression de l’épître aux Hébreux. C’est quelque chose de réel qui va se vivre dans cet accueil, dans cet amour inconditionnel où l’on va apprendre à croire dans les possibilités de la personne.

La semaine dernière un patient orthodoxe à l’aumônerie de l’hôpital prend la parole et dit : « quand je suis à l’aumônerie cela me fait penser à un ermite russe (Saint Séraphin de Sarov) qui appelait chacun "ma joie", c’est ce que je vis, une renaissance ».

Évidemment, cela demande un dépouillement incroyable qui va atteindre tous nos projets, nos désirs projetés sur l’autre. Regardons comment Jésus agit : Jésus va au devant des pécheurs, il les regarde. Les pharisiens auraient bien voulu qu’il les fasse rentrer dans leur programme pour en faire des gens bien comme il faut et Jésus est très critiqué pour cela. Mais il leur parle, les touche et demande : « Que veux-tu »? Il réveille le désir de vie profond, pas celui des autres sur lui. Ce n’est pas un abracadabra qu’il fait mais il suscite la foi de l’autre dans un dialogue qui devient force de vie et de guérison. Ce dépouillement qui est abandon de tout jugement sur l’autre est fondamental, radical.

Là est la différence de l’amour de l’homme et de l’amour de Dieu. Pour l’homme, c’est quand il voit quelque chose de bon qu’il commence à aimer. On se fait ainsi une représentation intérieure de la personne. Et l’on risque d’enfermer l’autre dans cette idée, ce qui souvent un jour ou l’autre, au gré des changements et évolutions de chacun, va l’étouffer, le réduire. Dieu, lui, accueille chacun comme il est, l’aime sans conditions et permet ainsi de libérer en lui les forces nouvelles de vie. Ceci est une expérience intérieure mais pas seulement, car si je n’accueille pas mon prochain de cette manière comment saura-t-il qu’il est aimé de Dieu ?

 4. Savoir discerner et être témoin, au-delà de tout, de la beauté fondamentale de l’être

Comment vais-je apprendre à accueillir l’autre au milieu de toutes ses difficultés et des dépouillements qui me sont demandés pour continuer à croire en lui, en la force et la beauté de la vie?

A l’aumônerie, après un temps de fatigue et de cadrage de certains comportements, à partir d’une évolution espérée de l’un ou l’autre, je me suis aperçu que je perdais cet accueil plénier et joyeux qui réjouit l’âme. Ce n’est pas une histoire de savoir mais de regard, où acceptant d’être désarmé je peux découvrir la beauté qui se cache en lui, et lui faire une confiance fondamentale.

Une des premières rencontres qui m’a profondément marqué est celle d’une patiente qui était dans un délire mystique très construit et à jet continu. On ne pouvait en placer une dans la conversation! Un jour elle vient me voir pour se confesser. J’étais un peu désappointé, me demandant ce que je pourrais faire. Or, à peine entrée dans la confession elle se mit dans une attitude de vérité et de lumière sur sa vie comme on en rencontre très peu. Elle se confessa sur des événements de sa vie passée, présente, par rapport à sa maladie aussi. Ayant terminé, j’allais dire un petit mot mais ouvrant la bouche ne put rien dire car elle repartit immédiatement dans son délire...

Cet épisode fut pour moi comme le signe que sous la personne souffrante, inatteignable semblait-il dans son délire à la réalité commune, il y a quelqu’un qui existe, qui souffre, qui a une authentique conscience et cherche une libération des forces de vie.

Dans le quotidien on bâtit de petites espérances et il faut le faire. Mais dans les grandes souffrances il faut avoir la grande espérance de Jésus qui croit en la vie de Dieu en chacun des pauvres qu’il rencontre, et sait voir le désir et la beauté de l’âme de celui dont tout le monde disait qu’il ne valait rien.

Bien sûr dans les moments de crise, de fatigue personnelle, il y a des moments où je me demande ce que je fais là. Qu’est-ce qui passe de mes paroles, des sacrements?

Il faut durer et avoir cette grande espérance vissée au corps et au cœur.

Alors que nous étions pécheurs, alors que j’étais moins que rien, le Seigneur m’a aimé et relevé. Il a fait de moi son ami, alors comment pourrais-je faire autrement avec les pauvres qu’il m’envoie? Cet amour du Seigneur, cette espérance, il faut apprendre à la recevoir et à la laisser couler à travers nous. C’est le sens de la parabole du débiteur impitoyable (Mt 18 / 23-35).

Si j’apprends à aimer comme Dieu aime, aimer avec son amour ce qui est la vie chrétienne alors je vois des gens reprendre confiance, haleine et s’ouvrir avec une vie qui, même au milieu des difficultés, maintient une ouverture pour la vie éternelle, c’est-à-dire jaillissante. Cela nous est donné en partage, non parce que nous le produisons mais parce que nous nous le recevons dans l’écoute, dans un accueil où nous ne fuyons pas devant le malheur des autres, soit physiquement, soit dans nos cadres et conventions.

Quand tout le monde s’en va, vous restez, non parce que vous savez mais parce que celui qui souffre est précieux. Il naît alors un lien extraordinaire, une pierre d’attente pour le relèvement, pour que renaisse la confiance chez celui où elle était détruite.   Cette espérance, c’est notre partage.

P. Stéphane-Marie Joubert sjm

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Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais Lumière Espérance. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.

Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.

Extrait de la Prière de Relais