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Dans l’épreuve, soyons humble et plein d’amour

 

     Exposé de Mme Monique Durand-Wood, ancienne aumônière d’hôpital psychiatrique et théologienne. Intervenante pour la Pastorale de la Santé et animatrice, au sein de La Maison de Tobie, de sessions de méditation biblique. Auteure de plusieurs ouvrages publiés aux Cerf : Ajouter foi à la folie (2009), Cap sur l’espérance (2014), Consolation, Avis de recherche (2018).

« Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2Cor, 12 10)

   Quand je suis malade, fiévreux, vidé, sans ressort, handicapé, infirme, anxieux, angoissé, est-ce alors que je suis fort ? Voilà qui est peu crédible. Les souffrances et les fatigues autour de soi disent le contraire. Pour ma part, lors des moments de crise de mon fils malade psychique, longtemps hospitalisé, je ne me sentais certainement pas forte. Lorsqu’on est affaibli, on est affaibli : il ne faut pas se raconter d’histoires.

   Le mot grec qu’utilise St Paul pour « faible », astheno, veut bien dire privé de force, de ressort, même parfois de toute espérance. Et pourtant, ajoute-t-il, la puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse ! Comment cet homme qui a connu tant d’épreuves – il en dresse une liste dans ses Lettres – peut-il  nier  l’évidence ?  A moins qu’il ait introduit dans cette faiblesse quelque chose d’autre, un élément inhabituel, capable d’y instiller une force ?

   Nous observerons d’abord le contexte dans lequel St Paul s’exprime, et qui  fournit des premières clés. Nous verrons ensuite l’insistance chez lui de la grâce, cette grâce qui peut nous habiter si nous sommes en mesure de l’accueillir.

  Rappelons auparavant que toute l’aventure de Jésus est bâtie sur des paradoxes : un Dieu nouveau-né apparu dans une mangeoire, pour commencer ; et pour finir ce même Dieu mort supplicié sur une croix, entre deux brigands : scandale pour les Juifs et folie pour les Grecs, assurément. Ce Dieu fait Homme ressuscite, il est vrai, mais quelle étrangeté là encore. Son enseignement même est rempli de paradoxes, soit d’oppositions illogiques au premier abord : Heureux ceux qui pleurent ; Les derniers seront les premiers ; Aimez vos ennemis ; Bénissez ceux qui vous maudissent ; Invitez ceux qui ne peuvent pas vous le rendre, etc.

  Cet enseignement de Jésus, renversant, aide à mieux comprendre les contradictions apparentes de la parole de St Paul. L’apôtre a parfaitement entendu la parole du maître : à savoir que les valeurs du monde – le prestige, la richesse, la domination – sont désormais inversées. Non pas niées mais inversées. Faut-il y voir de la provocation ? Il semble que oui. Nous sommes provoqués, par la force de ces oppositions inhabituelles, à modifier notre regard, à élargir l’espace de notre tente, comme dit la Bible, à sortir de nos certitudes établies, à nous faire humble et accueillant. Ce qui ne va pas de soi.

    Le contexte dans lequel s’inscrit la parole de Paul aide à comprendre le motif de cette provocation. Il engage même à souscrire, dans les moments difficiles, à ce renversement des valeurs que portent les évangiles et à déceler là une force. Nous pouvons déjà observer ceci autour de nous : il arrive que des personnes considérées comme très fragiles – maladroites, vulnérables, handicapées – nous surprennent par des expressions soudaines de joie. Je pense à une petite fille, Carine, touchée par la maladie d'Angelman. Les enfants atteints de ce syndrome ont un retard mental important, ils parlent peu ou pas du tout, ne marchent pas ou alors à l'aide de prothèses. Autres « symptômes » décrits sur les sites qui traitent de cette maladie : ils sont joyeux, ils rient, ils battent des mains dès que quelque chose leur fait plaisir. Et c'est vrai que la petite Carine se montre ainsi. Reste qu’il est curieux d’énoncer la joie parmi des symptômes de maladie ! Le monde tourne vraiment à l'envers, parfois.

   Quand je suis faible c'est alors que je suis fort, affirme St Paul dans sa seconde lettre aux Corinthiens. Les lettres aux Corinthiens, après celle aux Romains, sont les plus longues des épîtres attribuées à Paul. C’est dire qu’elles sont réfléchies et argumentées : il s'agit, pour les toutes nouvelles communautés, de sortes de guides pratiques pour la vie spirituelle, individuelle et communautaire.

   Corinthe est une ville de Grèce alors très animée. Elle regroupe beaucoup d'activités portuaires, artisanales, sportives, ludiques. Les Corinthiens sont réputés pour leurs talents multiples, leur goût pour la compétition, leurs discussions qui tournent parfois en querelles, mais aussi pour une certaine propension à la débauche. Ils sont contents d’eux et même, aux yeux de Paul, méprisants à l'égard des « barbares » : soit tous ceux qui ne sont ni juifs ni grecs, y compris les Romains.  Bref, « ils s'y croient », et cela d’autant plus qu’ils développent un certain culte de la force physique et du prestige social. On ne connaît pas de sociétés, il est vrai, qui développent un culte de la faiblesse. Il n’y a guère qu’Alexandre Jollien, philosophe et handicapé, pour avoir osé un « Eloge de la faiblesse » dans un livre que j'évoquerai en conclusion.

  Corinthe, toutefois, a donné naissance à l’une des premières communautés chrétiennes. Ce qui n’empêche pas que les comportements laissent à désirer. Paul a observé de près les choses, mais est-il bien placé pour intervenir ? A l’inverse du modèle corinthien, en effet, il ne présente pas très bien : il n'est pas un barbare, certes - c'est un juif cultivé, de citoyenneté romaine et parlant grec, mais de piètre apparence. La tradition rapporte qu’il est petit et laid. Certains lui prêtent un aspect difforme et l’atteinte possible d’une maladie chronique. Lui-même, dans une lettre précédente se traite d'avorton.  Il dit, parlant de Jésus, « Il m'est enfin apparu à moi l'avorton ». Plusieurs fois, face aux Corinthiens altiers, il  évoque ses faiblesses ainsi que les misères qui l'accablent. Il avoue même : « bien que je ne sois rien ». Et puis, on connaît son histoire : sa conversion soudaine au Christ sur le chemin de Damas, alors qu'il portait le nom de Saül et persécutait les disciples de Jésus : hommes et femmes qu’il emmenait enchaînés devant les tribunaux. Il a aussi assisté à la lapidation d'Étienne. Son passé n’est donc pas reluisant, même si l’on sait qu'il voyage désormais beaucoup et prêche le Christ ressuscité dans presque tout le bassin méditerranéen. Mais enfin, il n'est pas l'un des Douze, et même s'il s'attribue le nom d'apôtre, il n'a pas été un disciple de Jésus.

   Il avoue entre autres : « Il m'a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan chargé de me souffleter pour que je ne me m’enorgueillisse pas. » Cette écharde dans la chair de Paul – on évoque aussi un aiguillon – a fait couler beaucoup d'encre. S'agit-il d’une grave maladie, d’un handicap, d’une angoisse concernant un proche ? Quoi qu’il en soit nous comprenons l'image. Le fait d'avoir un proche malade, ou d'être soi-même atteint d’un mal, nous donne d’éprouver dans la chair la présence d'une écharde : une souffrance tantôt vive et tantôt sourde mais bien présente, presque continue, sauf à trouver une position qui soulage un moment. Une douleur qui peut déformer les traits, les assombrir, chasser le sommeil ; qui s’installe dans notre existence.

    Et Paul, qui a pourtant une foi ardente, qui ne craint pas les épreuves, qui affronte tous les dangers, confesse humblement : « J'ai prié Dieu par trois fois pour que cette écharde me soit retirée de la chair. » L’ange de Satan qu’il a évoqué, chargé de le souffleter, est une image du mal qui le ronge : « J'ai prié le Seigneur pour qu'il l'éloigne de moi. » Il ne joue pas le surhomme. A quoi bon?Rappelons-nous Jésus même, au mont des Oliviers, avouant : « Mon âme est triste à en mourir. » Pris par l’angoisse, il supplie par trois fois son Père, Abba : « Si tu le veux, éloigne de moi cette coupe » ; avant de consentir : « Non, pas ma volonté, mais la tienne. »

    J'insiste sur ces souffrances exprimées par Paul comme par Jésus car des chrétiens, je l’ai observé, se sentent parfois coupables de leurs souffrances et de leur impuissance face à elles. Ils ont honte de se trouver faibles devant l’épreuve comme s'ils n'avaient pas ce droit ; comme si la foi, pour se montrer ferme, obligeait à se montrer toujours paisible et de bonne humeur. Mais la foi, nous le savons, n'efface pas la souffrance. Jésus, Paul et les autres en sont témoins. Le croyant souffre comme tout le monde. Il connaît les mêmes malheurs. Avec une différence, toutefois : sa souffrance n'est pas une impasse. Elle ne le conduit pas vers un mur mais plutôt vers un pont à établir. Elle est un lieu de passage.

   La foi chrétienne, dans la faiblesse même, au coeur de la fragilité, réserve toujours une ouverture. Et cette ouverture, élargie par la confiance, permet de laisser passer une force qui dépasse la personne. Le chrétien a les moyens, sous certaines conditions, de transformer sa souffrance. Il ne s’agit pas de la nier ou de la repousser. Il s’agit au contraire de la reconnaître.  A Relais Lumière Espérance, nous faisons bien de reconnaître le poids de nos souffrances. Et de le confier par la suite à la bienveillance divine, comme ont fait Jésus et Paul.  Observons encore les comportements de ceux-ci : après l’expression de leur douleur, un renversement de situation s’opère. Paul, même s’il n’a pas fini d’en voir, va poursuivre sa mission dans l’enthousiasme. Quant à Jésus, il consent à son épreuve. Plus tard, à l'heure de la Croix, on dira qu'Il est entré dans sa gloire. Quel retournement ! L’attitude nouvelle de chacun d’eux a éloigné les forces obscures, les a mises à distance. Elles rôdent toujours dans les parages mais une force plus grande, une force vive, a permis à l’un comme à l’autre d’aller puiser au-delà, à la source de l'amour divin.

   Quelle est-elle, cette attitude ? de quels comportements s’agit-il ? On évoque souvent l’humilité. Il est certain que les vanités sociales, les artifices de toutes sortes, les illusions sur soi – que nous avons tous, mais qui se dissipent lors de la confrontation avec la maladie – gênent l'accueil de la bienveillance divine. Il s’agit donc bien de descendre dans l’humilité, et, pour ce faire, de se détacher des faux-semblants et revenir à une simplicité d’être. Simplicité qui renforce la confiance filiale.

   Les comportements de Paul et de Jésus sont à méditer. Même si nous ne sommes pas Jésus, nous sommes, par le baptême, frère ou sœur d'adoption. Nous pouvons dès lors aspirer à dire comme Lui : « Non pas comme je veux mais comme tu veux. » Cette affirmation est une prise de conscience de nos limites humaines. Exprimée dans une confiance en Dieu malgré tout, elle dit un consentement à la réalité présente. C’est cette confiance filiale renouvelée, certainement, qui a redressé Jésus face aux soldats venus l'arrêter ; qui l’a conduit aussi sans plus faiblir vers son procès.

    Il y a bien eu ce cri sur la croix : « Pourquoi m'as-tu abandonné ? », suivi de la Descente aux Enfers. Mais cet anéantissement consenti, cette déréliction qui préserve le lien avec cette apostrophe : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ? », a suscité le retour à la Vie. La Vie avec une majuscule, non pas la vie comme on peut la connaître ; une Vie autre, plus mystérieuse, sûrement plus ample ; mais que nous pressentons comme une  espérance offerte à chacun de nous, à nos malades, à l’humanité.

   Maintenant, que dire de la grâce ? cet élément inhabituel que j’évoquais au début. Que dit encore Paul ?  A la suite de son propre aveu : «  Par trois fois j'ai supplié le Seigneur pour qu'il m’ôte cette épine de la chair », il reçoit cette réponse : « Ma grâce te suffit, car ma puissance se déploie dans la faiblesse. »

    Voilà donc cet élément autre ; cette grâce qui vient habiter la faiblesse pour la transfigurer, pour lui enlever son poids inutile. S’il est, en effet, des faiblesses contre lesquelles nous ne pouvons rien, il en est que nous alimentons. Il s’agit dès lors d’enlever ces surpoids afin de faire de la faiblesse,  de cette faiblesse résiduelle qui nous laisse démunis, une force. Nous avons souvent oublié la grâce. La grâce simple. La douce miséricorde. Cette tendresse qui ôte son poids inutile à la faiblesse et ainsi l’ennoblit. Il est vrai que le mot grâce est peu usité, sauf pour parler de la grâce d'un danseur ou d'un vol d’oies sauvages : spectacles gracieux, il est vrai, reliés à une beauté qui est empreinte de mystère, elle aussi. Nous avons aussi ces grâces-là, observables, à contempler. Mais le mot grâce a plus de profondeur encore pour le chrétien. Il est inséparable de l’amour miséricordieux.

   Ma grâce te suffit : comment l'entendre ? Paul, Juif, l’entend probablement ainsi : « Rappelle-toi que je suis avec toi. » Je suis avec toi est une parole récurrente dans la Bible. Quant à l’impératif : Rappelle-toi, il est un leitmotiv dans les deux Testaments. Rappelle-toi, semble dire Dieu à Paul, que tu es aimé et pardonné, que le Christ vers qui tu t’es tourné t’a racheté de toutes tes fautes passées.  Rappelle-toi que je suis avec toi dans tes faiblesse, dans tes errements, même dans tes doutes. Le retour sur toi que tu as opéré t’a obtenu la grâce. Tu es gracié, va en paix. Ce « Va en paix » est une parole souvent prononcée par Jésus. C’est une parole pour chacun de nous. Sois simple. Reconnais tes torts envers autrui ainsi qu’envers toi-même, car on se porte volontiers du tort. Dépose au pied de la Croix ton fardeau de culpabilité, ton poids de honte. Allège-toi, et maintenant sois fort ! 

    En Marc (16,18), on lit cette phrase : « Vous boirez des poisons, vous prendrez des serpents dans vos mains et il ne vous sera fait aucun mal ». Image forte pour nous signifier que tous les venins de la honte – de cette honte que l’on éprouve quelquefois face à nos malades – les venins de la révolte, de la fureur, du ressentiment, de la haine de soi parfois… tous ces venins-là seront sans effet face à la confiance en cet amour miséricordieux qui dépasse tout.

   Je repense à la maman d’une fillette de 10 ans handicapée, la plupart du temps en fauteuil roulant. Cette maman avait honte de sortir sa fille en ville, à cause du regard des passants. Conseillée par un accompagnateur, elle a fait un retour sur elle-même et s’est demandé d'où venait sa honte, et pourquoi elle portait tant d’intérêt à la pensée des gens qui ne savaient rien de sa fille, de ses qualités humaines, de ses moments de douceur. Elle a prié pour accueillir en elle la grâce de Dieu, soit pour dissiper son propre jugement négatif ; puis elle a décidé de promener sa fille où bon lui semblerait. Elle a ressenti alors un sentiment de libération qu’elle n’aurait pas imaginé. Quelque chose de cette énergie nouvelle s’est communiqué à sa fille car les deux, à partir de là, ont multiplié les promenades et semé autour d'elles des sourires inattendus.

   En reprenant cette parole - Ma grâce te suffit, car ma puissance se déploie dans la faiblesse - nous pourrions nous demander de quelle faiblesse il s'agit. Car toutes les faiblesses se valent-elles ? Il y a, par exemple, des faiblesses qui nécessitent des soins, de l'attention, de la protection. Je ne dirais pas à un proche en grand désarroi : « Dans ta faiblesse est ta force ». S'il y a une force à lui transmettre, c'est celle de ma solidarité, de mes soins, une force fraternelle. L'enseignement du Christ, on peut le voir au long des Évangiles, ne nous ôte pas nos responsabilités quant aux faiblesses que nous pouvons soulager.

   Mais il semble que Paul évoque ici la faiblesse de façon plus générale. Il parle de cet état de faiblesse qui nous accable, par moments, au point de paralyser nos pensées et nos actes, qu'il s'agisse de faiblesse inhérente à notre condition humaine, ou d’une faiblesse issue des accidents de la vie, de la maladie, du handicap, du vieillissement. Cette faiblesse-là témoigne de notre humanité, de cette humanité que le Christ a habitée jusqu'aux extrêmes. Et comment ne pas y consentir, ne serait-ce que par compassion ? La faiblesse ainsi contemplée, dès lors, devient consentement – vocable plus volontaire qu’acceptation – ; elle est consentement à ce qui est, à ce que je suis, à ce que j’éprouve, à ce qu'est l'autre aussi tel qu'il est, à tout autre qui m’environne. Ce consentement m'éclaire. Il éclaire ma faiblesse et il la dynamise.

  Nous sommes souvent, voire toujours poussés à renoncer à nos ambitions. Quand un proche fait une première crise maniaque, par exemple, alors qu’il semblait plutôt épanoui, ou qu’il se replie sur lui-même alors qu'il menait des études brillantes, alors l'incompréhension, la peine, la solitude que l'on peut éprouver dans ces moments-là, devant l’incompréhension des autres aussi, nous rendent très faibles, très démunis. Nous n'avons plus d'influence sur le proche aimé, nous le savons, et à chaque nouvelle crise nous délaissons nos illusions quant à ce qu'il aurait pu devenir.  Surtout, nous délaissons ce rêve : qu’il puisse « réussir sa vie ». Nous n’en voyons plus le sens. Du moins, plus le même. Car c’est quoi : réussir sa vie ? Avoir une situation enviable ? Aux yeux de qui ?

   J’ai connu un patient en psychiatrie qui avait un doctorat de mathématiques et enseignait en faculté. Atteint d’une dépression profonde, il a dû renoncer à son enseignement. Mais il a appris peu à peu à travailler la menuiserie. Une communauté a bien voulu l'accueillir et je l'ai revu des années plus tard. Il  fabriquait des jouets en bois  pour des associations et s’est dit plus heureux qu’il ne l’avait jamais été.

  Donc, nous perdons des illusions, des certitudes aussi, et sommes obligés d’admettre une forme d’impuissance. Mais l’impuissance est aussi le contraire de la toute-puissance. L’amour de Dieu seul est tout-puissant. On voudrait bien parfois se croire tout-puissant, lorsqu’on rêve pour ses proches d’un avenir de « réussite ». Mais on déchante. J’ai beau être ta mère, ton père ou ton conjoint, je ne peux pas tracer ton destin. Il faut bien se mettre en tête que ce destin de mon enfant ou de mon conjoint malade, c'est le sien et non pas le mien. J’en suis solidaire, mais il ne m’appartient pas. Si je l'admets vraiment, si j’admets que les desseins de Dieu sur autrui me restent mystérieux, je peux enfin  élargir l'espace de ma tente. Je deviens enfin indulgent envers moi ainsi qu’envers les autres, plus attentif à ce que la vie, dans sa prodigalité, m’a tout de même donné.

   Me revient le souvenir d’une autre fillette, atteinte celle-ci d’autisme Asperger. Elle avait de grandes difficultés pour trouver sa place en classe de CE1, même si l’école Freinet qu’elle fréquentait développait une pédagogie ouverte, sensible aux  problèmes d'adaptation. Cette fillette n’intéressait pas les autres enfants, jusqu’à ce qu’ils prêtent attention à sa manière de faire. Ils ont saisi, devant ses efforts, quelle difficulté peut soulever un exercice simple lorsqu’on est en situation de handicap. Alors est venue la solidarité, suivie par la camaraderie. En réunion de parents en fin d'année, la maman a appris avec bonheur que le regard de la classe sur le handicap avait changé. Sa fille était désormais appréciée des autres enfants.

   Ce genre d'expériences défait l'envie de s’attacher au paraître. Il enseigne plutôt la contemplation des petites choses, des événements mineurs dont le sens échappait peut-être. Cette faiblesse-là, découverte au cœur même de l'épreuve, nous donne, je le crois, de la force. C'est comme si l'Esprit divin nous soufflait : « Dans ta pauvreté intérieure, dans ton sentiment d'abandon, je trouve maintenant une place où me glisser afin que la vie renaisse en toi, une vie nourrie par ton attention à toutes choses, aux plus petites choses ». Pour que la grâce vienne, encore faut-il lui faire de la place. L’Esprit divin n'est pas sans gêne, il ne s'installe pas de force chez les gens, il ne squatte pas. La naissance de Jésus suffit à le montrer, et le Oui de Marie aussi. Devant l'immensité de la proposition qui lui est faite, elle aurait pu dire non. Or, elle a accueilli la grâce pleinement.

   « Ma grâce te suffit » ne dit pas autre chose : l'attention que Dieu porte à ta vie suffit. Le reconnaître est peut-être un cheminement. Rappelons Isaïe : « Je t'ai gravé sur la paume de mes mains… tu as du prix à mes yeux et moi je t'aime », ou encore, au livre de l'Apocalypse (3,20) : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui. » Ou encore Jésus, dans l’évangile de Jean (14,23) : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui nous ferons notre demeure. »

  Rappelons aussi que nous ne sommes pas seuls pour porter nos épreuves : l’accompagnement spirituel, psychologique, amical ; les groupes de paroles, les rencontres, les lectures aussi, nous engagent à nous épauler les uns les autres.  Dans la préface du beau livre d'Alexandre Jollien, Eloge de la faiblesse  (Le Cerf), le philosophe Ruedi Impach écrit : « Cet ouvrage est aussi un livre sur la valeur de l'amitié. Au fil de la lecture on se rend compte que les amitiés ont rendu supportable la vie dans l’institution ». Alexandre Jollien, en effet, a été longtemps en institution. On lui attribuait alors un QI de 60. Ruedi Impach poursuit : « L’auteur rapporte cette scène inoubliable pour lui et émouvante pour le lecteur où, au fond de son lit, son ami Jérôme qui sait à peine parler s'inquiète du bien-être de son camarade. C'est une scène clé du livre parce qu'elle révèle, au cœur de la faiblesse, la bienveillance qui vivifie. Elle parle du regard qui accorde la priorité à autrui. »

   Je citerai encore un philosophe musulman : « Quand l’âme est pure, elle est prête à accueillir Dieu et elle engendre le Messie comme Marie. » On peut dire que l’âme est pure quand elle consent à ses faiblesses. Ainsi en est-il dans la parabole du Pharisien et du Publicain. Ce dernier, averti de ses faiblesses, ne sait que murmurer : « Aie pitié de moi, Seigneur, car je suis un pécheur ». Et c’est lui qui ressort justifié. Il reste qu’un appui nous est nécessaire pour rendre la faiblesse opérante : portée à offrir un accueil et non pas des excuses. Mais la grâce nous attend, elle guette nos consentements, et nous pressentons alors qu’une force est à l’oeuvre : cette force d’amour qui ne demande qu’à renouveler en nous la vie.

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Extrait de la Prière de Relais