Lorsque Pierre m'a demandé un témoignage sur le pardon, j'ai accepté
sans avoir la moindre idée de ce que
j'allais vous dire. Je suis mariée, j'ai deux
fils. L'aîné a 43 ans, il est tombé malade
à 18 ans. Voilà donc vingt-cinq ans que
mon mari et moi devons tenir.
Chacun a son chemin ; le mien va probablement
choquer certains d'entre vous
qui le trouveront égoïste. Mon témoignage
n'engage que moi et je les prie de
me pardonner.
Me pardonner, me voilà au vif du sujet.
Qu'est pardonner ? Pardonner, c'est
donner "par-dessus" ce que l'autre vous
a fait souffrir ; c'est donner "malgré cela",
c'est donner "encore". Le pardon, seul le
Christ peut le donner complètement…
Nous, nous tâtonnons. Lorsque nous avons
reçu le Sacrement de Pénitence (de Réconciliation),
nous savons que Dieu nous
aime et nous donne Sa Grâce, mais nous
savons aussi que toutes nos fautes sont
vraiment pardonnées, puisqu'elles n'existent
plus.
Pour nous, pauvres parents, comment
oublier toutes les souffrances vécues :
l'angoisse lorsque notre enfant fait une
fugue, une tentative de suicide, la peur
devant la violence, le désespoir lorsqu'ils
réussissent leur suicide.
Oublier… ne cherchons pas à le faire,
nous nous torturerons inutilement à évoquer
tout ce passé. Il existe, rien ne peut
l'effacer. Nous ne sommes que des êtres
humains, alors, que faire ? Chacun cherche
son chemin…
Lorsque mon fils avait treize ans, je
l'ai amené chez une psychologue qui rapidement
l'a mis à la porte parce qu'il ne
voulait rien faire. Par contre, elle m'a aidé
à vivre une psychothérapie des profondeurs.
J'en ai gardé l'habitude d'examiner
ce que je vivais, pour le mettre en
mots et le faire exister, pour changer quelque
chose de ma vie.
Un jour, où l'épuisement, le chagrin,
le désespoir me submergeaient, comme
le plongeur dans une piscine donne un
coup de pied dans le fond pour remonter
et ne pas se noyer, j'ai eu une réaction d'instinct vital : "Tu n'auras pas ma peau,
mourir ne t'aiderait en rien et je veux vivre."
Je sortais d'un certain état de fusion,
je coupais le cordon ombilical et
tout de suite, il a réagi positivement. Au
fond, je le libérais du poids de mes inquiétudes.
Ne pas vouloir mourir, réaction du
corps, a entraîné une réaction psychologique.
Une phrase de l'Evangile m'est apparue
: "Tu aimeras ton prochain comme
toi-même". L'éducation reçue avait gravé
en moi qu'aimer ce prochain c'était être
le pélican et se donner à manger. Or il
n'était pas dit : "Tu aimeras ton prochain
plus que toi" mais "comme toi", autant
pour lui, autant pour moi.
Dans le cadre de l'UNAFAM, j'ai rencontré
beaucoup de mères de malades et
je leur disais : "Il faut tenir pour l'aider,
ne pas se laisser détruire, donner moitié
à lui, moitié à soi".
Faites ce que vous aimez : cinéma, sorties,
lecture de livres policiers (cela distrait)
ou d'autres choses, que sais-je ?
mais donnez vous à vous-même de quoi
vivre.
Vous le savez, nous sommes corps, âme
et esprit. Nos psychiatres, pour la plupart,
réduisent l'homme au corps et à
l'âme, partie psychologique de l'individu…
ce qui nous pose parfois des problèmes.
Sur le plan spirituel, nous n'avons
qu'à dire à Dieu notre mal et lui faire confiance,
car c'est le Christ qui agit et qui
donne des grâces. Mais que de patience
il nous faut !
Ainsi, le jour où j'avais décidé de faire
dire une neuvaine de messes à l'intention
de mon fils - j'avais juste donné le
chèque, aucune messe n'avait encore été
célébrée - le soir même il arrive à la maison
avec un chien, un petit bâtard plein
d'intelligence et débordant d'affection
qu'il avait trouvé à la SPA. C'est naturellement
le chien qui commande et qui sait
qu'il doit protéger son maître. Depuis,
l'état de mon fils s'est amélioré (malgré
un nouveau séjour à l'hôpital) et le médecin
lui dit : "Votre chien est votre seul
lien avec l'extérieur".
Où est le pardon dans tout cela ? il est
là, puisque pardonner c'est donner encore
et malgré. Pour pouvoir donner, j'ai
dû prendre conscience que j'avais à vivre
aussi pleinement que possible. Prendre
tout ce qui est bon dans la vie pour avoir
la force de l'aimer et de lui communiquer,
si possible, un peu du goût de la vie.
Lorsque j'ai dit tout cela, je suis contente
d'avoir trouvé les mots pour le dire.
Ils sont venus aisément, du fond de moi,
de "ma" vérité, et pourtant j'en suis insatisfaite.
Nous sommes chrétiens. Quelle
différence y a-t-il donc entre nous et les
non-croyants ?
Nous, disciples du Christ, nous efforçons
de suivre son exemple. Tout le travail
de notre vie consiste à essayer de diminuer ce petit moi qui envahit tout
notre être pour laisser de la place au
Christ. Le but du chemin n'est-il pas de
pouvoir dire comme Paul : "Ce n'est plus
moi qui vit, c'est le Christ qui vit en moi"
? Hélas… j'en suis bien loin, mais j'espère
néanmoins que, de temps à autre,
dans nos rencontres avec mon fils le
Christ est présent.
Qu'en est-il vraiment ? Nous l'ignorons
totalement et c'est bien ainsi car autrement
je serais capable, bien sûr, de m'en
glorifier. La grâce passe, mais rarement
nous en sommes conscients. Un jour cependant
je l'ai vu "là". Notre fils était en
séjour à l'hôpital et il venait passer les
week-ends à la maison. Un soir, je vais
lui dire bonsoir dans sa chambre et il me
dit : "J'ai peur des Esprits mauvais, ils
m'attaquent". J'allais répondre quand il
me coupe : "Ne me parle pas de Dieu, ne
me parle pas de Dieu". "Je ne vais pas
parler de Dieu, lui ai-je dit,mais tu évoques
des Esprits mauvais. Si tu crois aux
Esprits mauvais, c'est que tu crois aux
bons, alors prie saint Michel, le chef de
la Milice Céleste". Au milieu de la nuit,
j'étais toujours sur le qui-vive ; j'entends
du bruit, je monte dans sa chambre ; il
était assis sur une chaise, drapé dans une
couverture, disant à mi-voix quelque
chose. "Que dis-tu ?" ai-je demandé. Je
dis : "Je garde ma liberté et je dis non
aux forces mauvaises". J'étais stupéfaite
de cette phrase, montrant une prise de
conscience de son être vrai, réunifié, une
détermination totale et ferme : JE garde
ma liberté et je dis NON aux forces mauvaises.
"D'où vient cette phrase ?" lui aije
demandé. "De saint Michel" a-t-il répondu.
C'était pour moi l'évidence : je ne
voyais pas ce garçon psychiquement si
atteint, capable dans sa brièveté de trouver
une phrase si parfaite.
J'ai réfléchi à cet incident. J'étais convaincue
en lui disant d'appeler saint Michel
à l'aide que celui-ci l'aiderait. Peut-être
quelque chose de ma certitude s'est-elle
communiquée à lui ? Hélas, j'ai eu
l'imprudence de raconter l'épisode à son
médecin ! Le résultat fut immédiat : on
supprima ses sorties du week-end. Encore
une chance qu'ils ne m'aient pas
enfermée moi aussi à l'hôpital ! Pour moi,
il s'était passé quelque chose de divin
entre nous et cela me donna à penser ou
plutôt à espérer que nous sommes parfois,
sans le savoir, lieu de rencontre avec
le Christ. Or le Christ seul est miséricorde
et pardon. C'est en Lui que réside le vrai
pardon qui nous dépasse.
J'oserais exprimer un souhait : qu'entre
mon fils et moi, lors de nos rencontres,
le Christ invisible et inconnu soit là
au plus profond de nos coeurs. J'ESPERE.
Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais Lumière Espérance. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.
Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.