Témoigner, c’est vous donner
mon regard sur ma vie et
celle de mes proches.
Mon regard est une vision
de la réalité.
Mon frère
J’ai un frère qui est malade. Il a 30
ans. Il est reconnu comme étant handicapé.
Il touche l’allocation d'adulte handicapé.
Il alterne périodes de crises et
périodes de stabilité. Les symptômes de
ses crises sont l’anorexie, l’insomnie, la
paranoïa, des délires. Il est dans son
monde, il interprète tout (les paroles, les
actes, les choses de la nature, tout). Il
lui arrive d’être dans sa tête une autre
personne, ou d’avoir un autre rôle (celui
d’être père, par exemple). Il se met facilement
en colère, il est sur la défensive.
Il peut faire peur, son regard peut être
foudroyant. La communication avec lui est
alors impossible.
Les périodes de stabilité sont plus ou
moins longues, en ce moment elles sont
très courtes. Il est alors lucide, découragé,
inquiet de se voir si malade. Il explique
que ses délires lui permettent de
vivre ses angoisses, de survivre. Il souffre
beaucoup physiquement (de tension, de
stress, de sédentarité, des effets secondaires
de médicaments, il ne peut plus
faire de sport) et psychologiquement (il
est seul, il n’a pas de vie sociale, familiale,
pas de travail). Ces souffrances
l’amènent à boire, à fumer des joints pour
supporter sa vie.
Il a vécu un an de stabilité après cinq
ans de crises répétées. Nous étions confiants,
il prenait son traitement correctement,
régulièrement mais depuis un an,
il enchaîne les crises sans beaucoup de
répit entre elles. Il est hospitalisé tous
les deux mois. Cette maladie nous bouscule
sans cesse, rien n’est acquis, tout
peut basculer, le malade est très fragile.
Voilà le portrait que l’on peut appeler
«clinique» de mon frère. Mais j’aime mon
frère, je le trouve courageux. En sortant
de l’hôpital, il m’a expliqué la honte et la
peur d’être reconnu comme le délirant de
la rue. Il se voit fou et il sait qu’on le voit
ainsi. Il est important que les gens qui le
croisent parfois dans sa petite ville, sachent
qu’il est malade pour le respecter,
même délirant, sans jugement.
Mon groupe Relais
Je fais partie du groupe Relais depuis
cinq ans. Lorsque je suis arrivée à une
réunion de Relais pour la première fois,
je n’en pouvais plus de vivre la maladie
de mon frère. J’ai vidé mon sac de douleur,
de révolte, de "ras le bol", à des gens que
je ne connaissais pas encore. Ils ont
écouté, ils ont entendu. L’un d’eux m’a
dit : «Tu verras un jour ton frère aura un
logement, une certaine autonomie ». Je
pensais : « Il ne se rend pas compte de la
situation désastreuse de la maladie ». Il
avait raison, mon frère a son logement
depuis quatre ans.
Pendant un an, je rentrai vidée, démoralisée
de ces réunions. Quelles souffrances
! La mienne plus celles des autres !
Pourtant j’y retournais. Je pouvais dire
mes questions, ma révolte envers Dieu,
ma souffrance. A cette époque, je souhaitais
la mort de mon frère, seule issue
selon moi pour lui enlever ses souffrances
et les miennes par la même occasion.
Tous ces sentiments pouvaient se dire ici,
au groupe Relais, sans jugement. Pendant
cette période, je n’ai pas pu écouter vraiment
avec compassion les membres de
mon groupe. C’était trop dur pour moi,
leur souffrance en plus de la mienne.
Maintenant, je vois le chemin parcouru
: je ne souhaite plus la mort de
mon frère, je crois en lui, c’est lui qui
livre bataille contre sa maladie et je suis
à ses cotés quand je le peux. J’aime mon
frère, et je déteste sa maladie. J’écoute
avec beaucoup de compassion mes amis
du groupe Relais. Sans traumatisme pour
moi, je les porte dans mon coeur avec leur
enfant malade. Eux, ils sont parents d’un
malade, moi je ne suis que sa soeur, la
distance n’est pas la même, la charge et
la responsabilité non plus. Je compatis.
Prendre soin de soi est une responsabilité de chacun.
Lorsque nous étions jeunes, nos parents
ont divorcé puis se sont chacun remariés.
Moi-même je me suis mariée et
j’ai des enfants. Prendre chacun soin de
soi est vital.
Lui, mon frère :
Pour mon frère, c’est pouvoir réaliser
qu’il est malade et qu’il a besoin d’un traitement.
Accepter de se soigner reste une
chose difficile. La confiance en l’équipe
médicale est sans cesse à retrouver. Et
nous, sa famille, nous devons nous aussi
faire confiance à cette équipe pour amener
notre malade à accepter de se soigner.
Au début, je ne comprenais pas les
médecins, je les trouvais mous, sans initiative.
Aujourd’hui, j’ai appris à leur faire
confiance même si je ne comprends pas
toujours leurs gestes, leurs décisions.
Par exemple, il y a un an, lors d’une
hospitalisation de mon frère, la première
avec son accord, sa sortie a été trop précoce
(sa rechute un mois après en a été
la preuve). J’étais désorientée par son
médecin qui avait signé la sortie. Pourtant,
quelques mois plus tard, très mal,
délirant, il s’est rendu lui même à l’hôpital
comme « dans un refuge pour y être
protégé, pour se reposer » selon ses propres
termes. Il ne peut pas encore employer
le mot « soigner », mais c’est bien
de cela dont il s’agit.
Maman demande souvent conseil à
l’équipe médicale. Par exemple, après une
période de délire grave, mon frère enfin
hospitalisé, son appartement était sale,
dégradé. Que faire ? Nettoyer, ranger,
réparer ? Le conseil de l’équipe a été de
laisser l’appartement en l’état, afin qu’il
puisse progressivement, aidé par eux,
constater, puis nettoyer et ranger. Cela
fait partie de la réalité de sa maladie, il
doit la vivre, aidé, soutenu, encouragé,
mais il doit la vivre et on ne doit pas
l’épargner de cela. Nous devons faire confiance
en l’équipe médicale pour que nos
malades le sentent et qu’à leur tour, ils
acceptent de se soigner. Ce n’est pas évident,
c’est long et fragile, sans cesse à
retrouver.
Mon frère a des relations avec des personnes
rencontrées pendant ses délires
qui profitent de ses faiblesses. Ces personnes
veulent l’entraîner à fumer ou à
boire pour s’amuser avec lui. Elles l’ont
déjà volé. Il est très inquiet de les rencontrer,
il ne se sent pas en sécurité avec elles. Il réalise que sa maladie l’amène
vers des gens peu scrupuleux, profiteurs
de sa faiblesse.
Prendre soin de lui, se protéger, c’est
alors trouver le courage, la force de leur
dire « non ».
Ma mère :
Elle prend soin d’elle depuis la première
hospitalisation de son fils qui coïncide
aussi avec la découverte du cancer
de son mari, décédé deux ans plus tard.
Elle est donc suivie depuis huit ans par
un psychothérapeute et fait de la relaxation.
Elle a appris à prendre de la distance
avec le malade lorsqu’elle n’en peut
plus. Elle sait aussi accepter une invitation
même lorsque son fils est en pleine
crise de délire. Elle sait qu’à un certain
stade du mal-être de son fils, elle ne peut
plus l’aider, elle ne peut plus communiquer
avec lui, on ne peut qu’attendre avec
impatience son hospitalisation et le plus
souvent signer les papiers de HDT (Hospitalisation
à la Demande d’un Tiers).
Maman a fait un long chemin : au
début de la maladie, ma relation avec elle
n’était pas aussi facile et simple. Elle était
très protectrice pour son fils. Elle ne supportait
aucune remarque sur son comportement
qui pouvait être insupportable.
Elle le défendait sans cesse. Elle n’avait
aucun recul pour admettre la crise, pour
mesurer le degré de mal-être de son fils
et nous pouvions alors nous retrouver
avec lui, invités malgré tout. Imaginez
le malaise : mon mari et moi devions protéger
nos enfants des propos délirants,
du stress, du comportement de mon frère
et vivre une relation saine avec la mamie
de nos enfants. C’était difficile ! C’était
stressant ! Nous expédiions alors la visite
et tout le monde était frustré, la
mamie et ma famille.
Mon mari et moi étions devenus méfiants
envers ma mère, stressés et inquiets
à chaque invitation, la questionnant sur
le comportement de mon frère avant de
l’accepter.
Aujourd’hui, nous lui faisons entièrement
confiance, nous sommes donc plus
détendus : si mon frère est avec nous,
c’est qu’il n’est pas mal. S’il est très mal, maman ne l’invite surtout pas et peut
même en cas de force majeure lui refuser
l’entrée de sa maison, s’il est délirant.
Effectivement, vivre un vrai moment de
bonheur avec ses petits-enfants et ses
enfants ne peut pas se vivre avec son fils
en pleine crise de délire. Grâce à maman,
à sa force, à sa volonté de protéger le
bonheur familial, nous, -nos enfants, mon
mari, maman et moi-, pouvons vivre des
vrais moments de bonheur sans mon frère
ou avec lui.
C’est en recevant du bonheur, en riant,
en étant heureux sans lui, à des moments
où il ne peut pas se joindre à nous, que
nous pouvons partager, le moment venu,
un instant de joie, de rire avec mon frère.
Et il y en a. Ils sont vécus sans crainte,
sans retenue, ni forcés, et tout le monde
le sent, c’est ainsi plus détendu.
Moi :
Prendre soin de moi, je devrais aussi
dire de ma famille. J’ai été épargnée étant
jeune puisque je suis l’aînée, je suis partie
faire mes études au moment où il commençait
ses bouffées délirantes. Je l’ai
vu boire, fumer des joints régulièrement,
sans vivre avec lui. Je le fuyais et c’était
simple pour moi de fuir puisque j’étais
étudiante. Prendre soin de soi peut passer
par la fuite ; elle fut nécessaire pour
construire mon projet de vie : rencontrer
mon mari, apprendre mon métier.
La première hospitalisation de mon
frère coïncida avec la naissance de mon
premier enfant et le début du cancer du
mari de maman. Pendant deux ans - la
durée du cancer - j’étais le plus souvent
possible avec eux et je supportais mon
frère en m’inquiétant énormément pour
lui. Il me faisait peur. C’était très dur à
vivre pour tout le monde. Et nous étions
tous aidés par quelqu’un, psychologue,
psychiatre, sophrologue. J’allais pour ma
part régulièrement chez des Clarisses pour
parler, pleurer, prier, déposer nos misères.
Je n’expose jamais mes enfants aux
crises de mon frère. Je n’habite pas la
même ville que lui. Cela facilite les choses.
Je supporte mal de voir mon frère en
pleine crise. J’éprouve alors un sentiment
de pitié mêlé de colère.
Ma mère sait me protéger des symptômes
de la maladie sans me couper de
lui. Cette protection très respectueuse de
nous deux (mon frère et moi) et cette
liberté que me donne ma mère, m’accompagnent
vers mon frère.
Se trouver face à un malade en pleine
crise, par obligation ou sans le vouloir,
est très violent. Cela amène la révolte, la colère et la fuite. Je ne suis pas la mère
de mon frère et je ne suis pas obligée de
le supporter mal et délirant. Si je vais
vers lui dans ces moments, c’est un choix
de chaque instant et je peux à tout moment
partir pour fuir ce qui peut être insoutenable.
Aujourd’hui, je sais écouter mon frère
au téléphone et je sais lui dire « stop »,
je ne t’écoute plus, et raccrocher avec ou
sans prétexte selon son état. Je ne rentre
pas dans son monde, dans ses interprétations,
je reste à distance pour l’écouter,
le guider s’il accepte. Je sais le voir
un court moment lorsqu’il est mal car je
peux partir sans difficulté. J’accueille
avec plus de distance les reproches qu’il
peut me faire.
Souvent, alors qu’il est stabilisé, j’ai
du mal à supporter ses gestes ou ses paroles.
Il m’énerve. Je ne vois en mon frère
que la maladie. J’attribue ses gestes et
ses paroles à la maladie. Je dois faire attention
à ne pas le réduire à sa maladie.
Elle l’envahit parfois. Mais lorsqu’il est
en période de répit, nous devons lui montrer
qu’il n’est pas que malade. Je me
surprends moi-même à ne pas lui demander
un service (porter quelque chose,
mettre le couvert...etc. ) sous prétexte
qu’il est malade, à ne pas le bousculer, le
déranger devant la télévision. Mais on
peut lui demander des services, il a le
droit de faire des efforts pour nous aider,
pour se surpasser, pour marcher. Je supporte
difficilement la paresse alors que
je m’active dans une tâche, alors pourquoi
le laisser dans ces attitudes sous
prétexte qu’il est malade ? Avec compassion,
je voudrais sortir mon frère de son
statut de malade pour l’amener à faire
des efforts, à être fier de lui. Sa maladie
l’enferme, l’isole, je ne voudrais pas l’y
enfermer moi aussi, le réduire à son handicap.
Je voudrais bien, mais ce n’est pas
simple à faire.
Mon père :
Nous étions jeunes lorsque nos parents
se sont séparés.
Nous vivions chez notre mère et partagions
les vacances avec notre père. Papa
n’a pas été témoin du début des symptômes
de la maladie de son fils. On ne peut
pas se rendre compte de la maladie, de
ses symptômes si on n’est pas témoin de
ces faits. Comment croire que son fils peut
perdre la tête et devenir inaccessible ?
Comment accepter d’entendre dire que
son fils est malade et ne peut pas travailler
? Pour ceux qui vivent avec le
malade, accepter la maladie de son enfant
demande du temps. Plus encore il me semble pour ceux qui sont loin, comment
accepter l’inimaginable ? Papa voulait
croire qu’il suffisait de le secouer, de
le guider pour le sortir de cette situation
de crise.
Devant la détresse de son fils, il fallait
trouver des raisons, des réponses à
ses "pourquoi". Son coeur était rempli
d’interrogations : pourquoi mon fils est-il
malade ? A cause de quoi ? A cause de
qui ?
Ces questions n’amènent que tristesse,
culpabilité, accusation, malentendus
et donc inefficacité puisque l’énergie
est focalisée sur elles.
Aujourd’hui, le temps des "pourquoi",
des raisons à cette maladie a laissé la
place à un temps plus efficace de liens
avec le malade. Papa est rempli de compassion
pour son fils. Il ne manque pas
une journée sans lui téléphoner, n’hésite
pas à faire de la route pour le voir. Il a
toujours un mot de réconfort, de compréhension
pour lui. Il sait aujourd’hui
l’entendre se révolter contre lui. Très souvent,
mon frère fait des reproches à ses
parents. Ils savent à quel moment il est
justifié de lui répondre. Avec respect pour
leur enfant, il est important qu’ils soient
respectés eux aussi avec leurs défauts et
leurs qualités.
Mon père apprend comme nous à faire
confiance à l’équipe médicale qui entoure
son fils et à leur demander conseil.
Je suis heureuse de voir qu’il n’y a
pas de première place auprès de mon
frère. Aujourd’hui, chacun a et prend sa
place auprès de lui : ma mère, mon père,
l’équipe médicale, l’assistante sociale, moi
et d’autres.
Aimer
Un partage avec mes parents et une
amie art-thérapeute, m’a fait comprendre
que mon frère m’a ouvert à l’amour
inconditionnel, sans condition et parfois
sans réciprocité. Cela m’ouvre alors à
l’amour inconditionnel de Dieu vis-à-vis
de moi, même si j’ai du mal à L’aimer,
même si ma foi est défaillante. Lui, Dieu,
aime sans condition ; nous touchons, nous
sentons un peu de cet amour. Alors que
la société me pousse à aller toujours plus
vite, à être productif, à être rentable, à
être individualiste, mon frère m’ouvre à
une réussite de ma vie liée à la patience,
au temps (le prendre), à l’amour...
Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais Lumière Espérance. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.
Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.
« Le coeur de l'homme est compliqué et malade ! Qui peut le connaître ? Moi le Seigneur, qui pénètre les coeurs et qui scrute les reins, afin de rendre à chacun selon ses actes, selon les fruits qu'il porte »
du Livre de Jérémie
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« Ne nous lassons pas de prier, la confiance fait des miracles ! »