Notre enfant a déclaré sa maladie
à l’âge de 17 ans. Sa soeur en
avait 22, ses frères 20, 15 et 7.
Il faudrait donner la parole à chacun
d’entre eux puisque tous ont réagi et
réagissent encore différemment. Mais
aujourd’hui, c’est moi la maman de ce
quintette qui écrit ce récit. Si ce n’est
pas juste qu’ils veuillent bien me
pardonner!
Au début de cette affreuse maladie
mentale, commencée par une première
bouffée délirante de huit jours,
personne n’était préparé à cela. Nous
ne savions rien de la maladie, rien de
la schizophrénie et nous avons tous
tâtonné pendant plusieurs années.
C’était trop lourd pour l’aînée et elle a
eu la franchise de me le dire. C’était
très difficile pour son frère âgé de deux
ans de moins qu’elle, parce qu’il faisait
en même temps la découverte d’une
maladie psychique et le deuil de ne
pouvoir partager amis et sorties avec
sa soeur.
Quant au dernier de nos enfants, de
dix ans plus jeune que notre fille, son
comportement scolaire allait de pair
avec l’état de santé de sa soeur. Il était
le premier à se rendre compte de
l’arrivée de ses rechutes. Il faut dire
qu’au milieu de ce charivari, mon mari
mourut à 51 ans d’un infarctus, en trois
heures de temps. Cela n’arrangea rien,
bien sûr, mais la fratrie fut obligée de
resserrer ses liens autour d’un tel drame
familial. C’est à ce moment-là que
quelques amis se sont mis à s’occuper de notre fille malade pour m’aider dans
le deuil qu’il nous fallait apprivoiser.
Ma profonde intuition était de
consolider du mieux que je pouvais les
liens des frères et soeur autour de notre
fille. Leur expliquer souvent, peut-être
trop souvent, que ce n’était pas la faute
de leur soeur et qu’elle était la première
à souffrir de ses crises invalidantes. Je
me suis fait aider par l’écoute d’une
amie psy, pour que je n’ajoute pas au
grabuge du moment. Je discutais
beaucoup de la maladie avec le dernier
de ses frères puisque c’est lui qui n’avait
pas connu sa soeur “Avant” et donc celui
qui la comprenait le mieux “Ainsi”.
Je discutais avec les aînés, déjà
partis dans leur vie de couple, tout en
sachant que ce n’était pas évident pour
mon gendre qui acceptait mal une belle-soeur
malade psychiquement. Ma fille
aînée a du faire tout un chemin de
compréhension de cette maladie, pour
pouvoir mieux l’expliquer à son
entourage. Un autre de mes fils est parti
vivre à l’étranger. A la première
invitation faite à sa soeur, le délire
s’imposa et il dut faire face à
l’éloignement et aux soins à prodiguer.
Ce fut très dur pour ma belle-fille.
Pendant tout ce temps, je lisais, je
m’informais, je tâchais de comprendre
et je contactais de nouveaux médecins.
Au bout de six ans de maladie le
diagnostic fut clairement posé :
“Schizophrénie”. J’ai enfin osé dire :
“C’est grave ce qui arrive à votre soeur,
c’est une forme de schizophrénie”, pour
adoucir ce mot terrible. Mais la tâche
de mère de famille me semblait plus
simple depuis que je pouvais mettre un
nom sur la maladie. Nous allions nous
battre ensemble, mes enfants et moi
contre un ennemi nommé. C’est alors
que j’eus l’idée de créer autour de moi
un petit groupe d’amis qui pouvait me
soutenir et surtout décharger les frères
et soeur. Ceux-ci se sentirent plus libres, car leur mère était un peu moins aux
prises avec cette maladie mentale. Je me
disciplinais un peu, ne parlant de notre
fille que si le frère ou la soeur m’en
demandait des nouvelles. Mais il est vrai
qu’elle m’a beaucoup « pris la tête »
comme disent les jeunes, que sa maladie
revenait très souvent dans ma
conversation, que je désirais à tout prix
faire un conseil de famille pour leur en
parler, que le problème de l’hérédité
devait être une inquiétude pour les trois
frères et soeur mariés, que lors de la
dernière hospitalisation de notre fille je
leur ai vraiment rebattu les oreilles de
l’univers de folie dans lequel je baignais
et j’ai souvent craqué et sollicité leur
aide. Jamais ils n’ont envoyé promener
leur soeur, jamais ils ne lui ont parlé
brutalement. Je les en remercie très fort.
A ce jour, à 33 ans, notre fille semble
“stabilisée” depuis peu. Un de ses
frères, en contrepartie de son
éloignement, lui offre un abonnement
à une revue et deux heures de femme
de ménage de confiance par semaine.
Un autre s’est proposé pour faire avec
elle ses comptes qui sont, comme vous
le savez, de la plus haute fantaisie. Le
troisième l’appelle régulièrement au
téléphone une fois par semaine où qu’il
soit. Sa soeur aînée accepte de la prendre
quelquefois chez elle pour de “petites
vacances”. Je me suis libérée quelque
peu, grâce à eux. Je reste consciente que
c’est à moi qu’il revient de m’occuper
du handicap de ma fille, mais, plus tard,
je sais que la fratrie ne l’abandonnera
pas. C’est ainsi que notre fille s’est
fabriqué de l’amour à revendre, amour
profond de ses frères et soeur, de ses
neveux et nièces. Je pense qu’au travers
de cette terrible souffrance psychique
et grâce à sa foi ardente, notre fille sait
donner beaucoup d’amour autour
d’elle.
Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais Lumière Espérance. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.
Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.