Thierry (T.) : Mariés depuis bientôt
quarante ans, nous avons quatre enfants.
Notre deuxième fille, Martine vit
depuis sa petite enfance avec un handicap
de logique et de comportement.
Notre fils Rémi a manifesté les premiers
symptômes à quinze ans, s’est peu à peu
stabilisé et s’est marié en 2002. Il a
trouvé un travail en CDI avec statut de
travailleur handicapé. Il est maintenant
père de famille.
L'épreuve, comment la vivre ?
La maladie de nos enfants nous met
au pied du mur. Elle fait surgir toutes
nos fragilités et nos limites.
Jacqueline (J.): Les divergences de
vue sont apparues de façon flagrante
dès le début de la maladie de notre fils.
Quand Rémi a refusé d’aller au Lycée et
qu’il est resté au lit des jours entiers, j’ai
eu l’intuition que c’était grave. Nos amis
nous disaient de « couper le cordon » et
de l’envoyer en pension. Mon mari était
de cet avis. Pour ma part, j’avais une peur
énorme d’une crise de décompensation.
Je ne voulais pas prendre de décision sans
avoir consulté un psychiatre. Nous nous
sommes heurtés, mon mari et moi. Je ne
comprenais pas qu’il se voile la face, qu’il
s’obstine dans son idée de pension, qu’il
veuille s’en sortir seul. Je lui reprochais
son manque de décision, son peu d’autorité
et d’initiatives. Je l’enfermais dans
un jugement négatif.
Vis-à- vis de Rémi, j’étais très inquiète,
je voyais le gâchis de sa scolarité, de son
avenir. Je ne supportais pas qu’il se coupe
du monde. J’éprouvais un mélange de
désespoir, de honte, de colère, une culpabilité
intolérable.
T. : Au moment du déclenchement des
crises, je ne voulais pas y croire. J’ai
pensé : « C’est passager, c’est une crise
d’adolescence » que je croyais pouvoir
gérer avec une autorité compréhensive. Dans mon travail, tout me paraissait
fade, relatif, dérisoire : qu’est ce que
cela pèse quand deux de mes enfants
sont à la dérive ? Mais ce travail me plongeait
aussi dans un réel indispensable à
ma survie.
Vis-à-vis de Jacqueline, je me méfiais
de ses intuitions à répétition, je
lui reprochais ses nombreuses initiatives
et idées de solutions dont les échecs
ne faisaient qu’amplifier le sentiment
d’impuissance et de désespoir. J’avais
l’impression de n’être plus autorisé à
céder au découragement, sous peine
d’être accusé de passivité ou d’incompréhension.
J. : J’ai senti alors l’urgence de faire
le clair en nous, avec l’aide de quelqu’un
et de faire un travail sur moi, mes blessures,
ma propre enfance.
Mais nous avions aussi des points
d’accord.
Face à la violence de Rémi, nous
avions décidé de garder notre calme, tout
en posant des limites claires. Face au
risque de suicide, quand nous nous
absentions, nous avons choisi de faire
confiance et de lui montrer que nous
voulions prendre du temps pour nous et
du plaisir à vivre.
Au fil des années, ses perturbations
devenant de plus en plus pénibles, nous
avons dû décider, sur les conseils de notre
psychiatre, de lui faire quitter la maison.
Cette décision, nous l’avons vraiment
prise ensemble. Ras le bol, découragement,
tristesse, peur, culpabilité, sentiment
d’échec, mais aussi conviction que
ce choix était nécessaire pour reprendre
souffle et pour le bien de Rémi.
Qu'est-ce qui nous a aidés ?
Accepter de consulter un psychiatre
ensemble. Accepter progressivement de
voir clair ensemble sur notre façon d’être,
pour « rectifier le tir ».
T. : Je n’ai accepté qu’à reculons d’aller
voir le psychiatre. Je trouvais ce psychiatre
trop directif (« surtout pas la
pension ! ») et bien culotté de mettre
le nez dans notre intimité de couple, ou
de sonder l’importance de la foi dans
notre vie pour vérifier qu’elle ne nous
aveuglait pas. Mais la clarté de son diagnostic
m’impressionnait, avec la conclusion
: « Ce sera long et très dur, mais
la seule chance pour votre fils, c’est qu’il
reste avec vous. Je vous aiderai.»
J. : Ce travail sur nous a été une
chance. Il est toujours à approfondir. Accepter
nos limites, identifier notre culpabilité.
Accepter le lâcher prise : je ne
sais pas, je ne peux rien.
Mais aussi rester enracinés dans la
confiance. Vivre des temps de
respiration pour nous décentrer de nos
problèmes.
T. : Nous avons pris quelques décisions
claires et d’abord se répartir explicitement
les rôles par rapport à Rémi.
Pour Jacqueline : le quotidien. Pour
moi : l’argent, le travail, les relations
avec les institutions, les repères.
Ensemble : acharnement à trouver
des solutions, même si elles échouent
les unes après les autres. Cette recherche
permanente de solutions a été pour
nous un véritable dressage, pour, à chaque
fois, y croire et repartir après l’échec,
en nous persuadant qu’un petit pas avait
été fait. Et nous avons cherché systématiquement
à nous appuyer sur les
amis, à diversifier les points d’appui,
rencontrer d’autres familles, l’Unafam,
puis Relais d’Amitié et de Prière.
La foi vécue dans l'accompagnement de nos enfants
Présence des autres
J. : Toute notre vie de couple s’est
fondée sur la quête de Dieu et le service des autres, mais notre façon de croire est
très différente. Cependant Dieu me parlait
et me parle encore à travers lui, mon
fidèle compagnon de route, fidèle à ses
enfants, fidèle à la prière, à la vie communautaire
en Eglise. Nous nous confions
ensemble à l’amour de Dieu.
La présence des amis aussi a été et
reste très importante. Pour moi, elle est
vraiment présence de Dieu sur mon chemin.
Par contre, certaines personnes m’ont
parfois chamboulée dans ma foi, car elles
me disaient : « Je prie pour toi, pour
tes enfants ». Cette phrase, au lieu de
m’aider, me hérissait : c’est facile de dire
cela et de me laisser KO sur le bord de la
route.
Face à l’appel à la prière, je me sentais
culpabilisée : je ne dois pas être très
croyante, je ne prie pas assez ou mal,
puisque mes enfants ne sont pas guéris.
J’ai mesuré très douloureusement ma difficulté
à m’abandonner dans les bras de
Dieu. Mais j’ai toujours su qu’Il est là,
qu’Il ne me lâche pas, qu’Il m’habite au
plus profond de moi même. Tous les jours
ou presque, je lis l’Evangile. je crois
beaucoup à la Parole de Dieu, à cette
semence qui germe, grandit et porte du
fruit. Cette Parole m’a nourrie, portée,
éveillée
Quel décapage, quel travail !
Il y a eu les jours noirs d’angoisse,
où, après une crise de Rémi ou une fugue
de Martine, je me jetais à genoux pour
prier. J’entendais le Seigneur me dire :
« Venez à moi, vous tous qui ployez sous
le fardeau », cela me redonnait quelques
forces pour ne pas sombrer.
Il y a eu les jours plus confiants : le
Christ est le Premier Né d’entre les morts,
Il a souffert, Il est descendu aux enfers,
Il est ressuscité. Ces phrases, ce fondement
de notre foi, m’ont permis de continuer
à vivre. Je me suis accrochée à
une icône du Christ Ressuscité, qui tend
la main à l’homme pour le sortir des ténèbres
La foi n’est plus une somme d’exigences,
un idéal qui réclame héroïsme et sacrifices
impossibles. Je la vis comme un
acte de confiance en Dieu et en l’homme,
comme un chemin de conversion perpétuelle.
C’est dans le réel, le quotidien,
avec Thierry et les enfants, que ma foi a
évolué, ma façon d’être aussi.
T. : Pour reprendre l’image de la barque,
comme Saint Pierre sur le lac dans
la tempête, il me semble que Dieu m’a
fait comprendre que je ne trouverais pas
mon salut dans l’abandon de la barque,
dans la fuite mais dans la confiance en
lui, en Jacqueline, en nos enfants. C’est là que se jouait, et pas ailleurs, ma conversion.
La prière : « Consolide, Seigneur,
l’ouvrage de nos mains »
Au fil des jours, j’ai appris à rendre
grâces pour les petites choses de tous
les jours. Ou, de façon encore plus
élémentaire, accueillir ce petit miracle
quotidien: « Je suis vivant » au lieu d’attendre
le miracle de la guérison définitive.
La certitude de la prière agissante
de nos proches, grand-mère, religieux
et religieuses, moines et moniales,
équipe Vie Chrétienne, Relais…
Ce lent travail, celui de l’Esprit, est
l’essentiel ; il continue dans le silence.
J. :Une image m’est venue à l’esprit
un jour de Toussaint. Levée de bonne
heure, notre fille Martine était allée à la messe du matin. Nous voyant nous préparer
pour la messe de 11h30, elle décide
de retourner avec nous. « Oui, tu
sais, Maman, un jour tu m’as écrit que
Dieu m’aimait beaucoup et que je serai
sûrement la première dans le Royaume
de Dieu, devant les savants de la terre ».
Quelle merveille notre Martine dont le
coeur est si proche de Dieu ! Alors j’ai vu
tous nos proches malades, les vôtres, les
nôtres, les isolés, les rejetés, assis dans
le Royaume de Dieu et ce sont eux qui
nous invitent au Banquet !
Image d’espérance, Dieu nous met
toujours en mouvement, Il marche avec
nous au quotidien. Il nous embarque.
Ayons foi.
Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais Lumière Espérance. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.
Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.