Jérôme est le deuxième de la fratrie ;
il a été un petit garçon vif, sans
problème particulier sauf son inaptitude
à s’intégrer dans un groupe.
Le
premier signe alarmant, totalement inattendu
pour nous ses parents, a été, à 10
ans, une tentative de suicide par absorption
de médicaments, un 31 décembre à
l’heure du réveillon. A son réveil il était
de très bonne humeur, apparemment ravi
de retenir l’attention générale, et incapable
d’expliquer son geste.
S’en sont suivis entretiens avec un
psychiatre, suivi par une psychologue,
séjour en internat pendant un an dans
une école, à Compiègne, spécialisée dans
les enfants à problèmes : il me semblait
qu’il en avait moins que les autres, le
directeur m’a dit que c’était l’inverse…
Suivent des années en collège sans
problème particulier, puis vers 15 ans
une tendance à la délinquance, et une
dérive progressive vers un comportement
inadapté, en classe ou à la maison, mais
« des problèmes d’adolescence » dit l’entourage.
A 17 ans épisode très grave : il détruit
toutes ses affaires à coup de marteau
et s’enfuit pendant deux jours ; ma
première réaction a été : il est fou !
Le psychiatre qu’il voit juste après le
trouve très intéressant, lui prescrit des
vitamines ; l’entourage, lui aussi, minimise
la gravité de l’incident, mais puisque
le psychiatre est de leur avis, je me
trompe sûrement…
Quelques mois après c’est le drame,
puis l’internement, mais les premiers
médecins parlent de « bouffée délirante»,
nous espérons qu’il va s’en sortir.
Il y a 23 ans de cela. Au bout de
quelques années d’internement, les psychiatres
ont posé le diagnostic de schizophrénie
sévère, mais son état s’améliore
un peu, il travaille en CAT, rêve
d’avoir un travail normal, une femme et
des enfants… Tous les trois ans environ,
après une période de calme qui nous permet,
à nous ses parents, d’espérer que
ses rêves sont en partie réalisables, se
produit sans aucun signal d’alarme un
épisode brutal : fugue ou tentative de
suicide, ou les deux…
Il n’a jamais cessé de voir régulièrement
l’aumônier à l’hôpital, mais nous
percevons bien qu’il reste très centré sur
lui-même, qu’il a beaucoup de mal à se
« gérer », et il est difficile de savoir si
c’est pour avoir quelqu’un à qui parler ou
s’il y a vraiment une approche spirituelle.
Il a maintenant 41 ans, et après une
dépression très sévère, qui a nécessité
des électrochocs, il semble avoir définitivement
abandonné l’idée d’une vie
« normale », et réalisé que vu la gravité
de son état c’était finalement dans un
milieu protégé, style foyer ou maison de
vie, qu’il serait le mieux ; et nous, ses
parents, savons maintenant qu’il ne sera
jamais autonome, mais qu’il n’est pas
malheureux – ce qui ne veut pas dire
qu’il n’y aura pas de rechute avec délire
et fugue. Mais pour la première fois depuis
maintenant 23 ans, nous avons, lui
et nous, parents, vraiment accepté la
situation, renoncé pour lui à un espoir
de vie « normale », et paradoxalement
nous nous sentons tous mieux : il a été
soigné autant qu’il est possible de l’être,
et a atteint les limites des progrès qu’il
peut faire dans l’état actuel de la médecine.
Cette épreuve est terrible, mais le
deuil de nos espoirs nous a finalement
rendu la paix.
Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais Lumière Espérance. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.
Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.