Pardonnez-moi d’aborder de manière
aussi directe un sujet qui me tient
à coeur. J’éprouve le besoin de vous
parler de cette terrible maladie qui atteint
ma soeur depuis plus de 15 ans
: la
schizophrénie (dissociation –
apragmatisme), une des maladies psychiques
faisant le plus souffrir ; car pour
n’importe quel mal le malade peut passer
alliance avec son entourage, mais ici l’altération
de la communication avec les
proches rend toute complicité difficile,
voire impossible.
Je pourrais vous décrire la
schizophrénie de ma soeur -car il existe
autant de formes que de personnes malades-
avec sa pensée morcelée, éclatée,
une mémoire atteinte, la confusion, les
troubles comportementaux, les manifestations
compulsives, la dépendance, surtout
les angoisses « de mort » indicibles,
et ses divers états de crise. Je les vis
chaque année de très près lors des huit
jours de séjour en famille, extrêmement
éprouvants et des visites du mois d’août.
Mais je me pencherai surtout sur la
situation que vivent mes parents et ma
soeur au quotidien. Ce n’est certes pas
une situation normale ! Les parents eux-mêmes
ne peuvent gérer une telle maladie
: les comportements de ma soeur, ses
retournements contre eux comme cause
de ses maux, ces moments terrifiants où
tout s’écroule, ses crises, la si difficile
prise de médicaments, etc.…
Nos parents dépendent du secteur d’un
hôpital spécialisé, d’un psychiatre. Et,
comme vous le savez, la tendance est
celle du renvoi du malade mental à la
société qui n’est pas porteuse – et fabrique
d’ailleurs des malades. Il n’existe pas
de structure intermédiaire entre l’hôpital
et la famille, pouvant prendre le relais
des parents vieillissants. C’est lorsqu’on
le vit qu’on réalise vraiment cette
réalité. Il existe quelques foyers pour
des handicapés mentaux, des adultes
trisomiques… mais la maladie psychique
c’est autre chose… Il est arrivé lors de
certaines crises de ma soeur que nos parents
assument la plupart du temps comme ils le peuvent, qu'ils désirent la
faire hospitaliser. Or, vous ne pouvez pas
faire accepter votre fille si facilement à
l’hôpital (parfois par manque de lits) et
vous repartez avec elle. Le processus
d’hospitalisation n’est pas simple, le protocole
est lourd : faire venir un généraliste
: antenne psy du CHU (à l’autre bout
de la ville) – retour au bercail - hôpital
spécialisé, avec comme condition le désir
de la personne malade d’être hospitalisée
ou au moins son acquiescement. La
dernière hospitalisation – la plus longue
– a été fort courte : elle n’a pas dépassé
cinq jours. Et d’ailleurs l’hôpital ne solutionne
pas tout et ce n’est pas un lieu de
vie pour celle qui vit de continuelles angoisses
de séparation. C’est surtout un
moyen pour mes parents de souffler un
tout petit peu, après de grosses émotions.
La situation et la maladie elle-même
sont extrêmement complexes. Ne nous
hâtons pas de juger… Mais je sais que
mes parents ont un immense besoin de
compréhension profonde, de marques
d’affection, de délicatesse, de prières.
Leur équilibre de vie quotidienne est très
fragile, ils sont meurtris, usés par ce qu’ils
vivent. Ils ont besoin de soutien. Ils ont
besoin de sentir que vous êtes là, par
petites touches. Ils sont très seuls.
Je passe au niveau spirituel. J’emprunte
la voix de Jean Vanier s’adressant
aux parents d’une personne malade psychique
lors d’une conférence : « Vous qui
vivez l’épreuve sans belle phrase… ».
De quelle aide avons-nous besoin pour
découvrir qu’il y a peut-être un mystère
au coeur duquel il nous est très difficile
de pénétrer ? On peut parler du mystère
de la croix avec de belles phrases. « Vous,
vous vivez la croix sans belles phrases ».
Ce sont les larmes, la colère, le désarroi,
des choses insupportables. Peut-être certains
d’entre vous ont-ils déjà fait un
passage vers une résurrection. Mais,
quand on est plongé dans des situations
impossibles, il s’agit d’une croix insupportable.
On ne sait absolument pas ce
qu’il faut faire. Alors, nous avons besoin
du mystère de Marie, de quelqu’un qui dit :
« Je suis avec toi ». Il ne s’agit pas de
faire des choses, il s’agit d’être avec, de
dire : « Je crois en toi, malgré toutes les
souffrances dans lesquelles tu te débats
».
Mais quel est le sens de la souffrance
humaine lorsqu’elle n’a pratiquement pas
de soulagement ? Peut-on en parler sans
le banaliser : je pressens quelque chose
de très important. Les personnes souffrant
de maladie mentale ou les parents
qui vivent l’enfer sont peut-être beaucoup
plus proches du Ciel que beaucoup
d’autres : même la souffrance non offerte
dans la paix est importante. Il faudrait
relire Isaïe, 53 : l’annonce du Christ,
ce serviteur souffrant. Tout le monde se
détourne de lui et pourtant c’est par ses
plaies que nous sommes sauvés.
On est dans un monde tellement organisé
que l’inattendu n’est pas possible.
Celui qui n’entre pas dans le moule
est rejeté. Je suis toujours frappée quand
j’entends : « La pierre qu’avaient rejetée
les bâtisseurs est devenue pierre d’angle
(Mat.21, 42) ». Il y a un mystère
profond : c’est celui qui est rejeté qui
peut nous guérir. Nous sommes en plein
dans ce mystère dont on parle difficilement
parce que, devant la croix, souvent
il n’y a rien à faire, sauf d’être debout
avec Marie.
Quand on a fait tout ce qu’il fallait
faire, il faut savoir attendre. Marie est
celle qui nous apprend à attendre dans
l’épreuve, face aux blessures de l’entourage,
face à nos propres incapacités,
attendre dans la confiance.
L’impuissance actuelle est pour moi une
grande douleur. L’angoisse de ma soeur
et la souffrance des miens sont bien lourdes
souvent, mais il me faut continuer
ce chemin de vie, apprendre à surmonter
sans cesse ce malaise intérieur, à être
pleinement où je suis et ce que je dois
être. C’est ainsi que je peux le mieux les
aider.
Chaque Jeudi à l’heure d’un Angélus, nous prions pour tous les membres des groupes Relais Lumière Espérance. Ainsi, dans une prière commune nous nous soutenons tous les uns les autres.
Ecoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux.
Veille sur moi qui suis fidèle, Ô mon Dieu,
Sauve ton serviteur qui s’appuie sur Toi.